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Francis Agry : “Les Justes” d’Albert Camus

Article de Francis Agry paru dans Le Libertaire, n° 208, 23 décembre 1949, p. 3

Maria Casarès et Serge Reggiani dans la pièce de théâtre ‘Les justes’ d’Albert Camus au théâtre Hébertot à Paris, France, le 14 décembre 1949. (Photo by KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images)

IL est assez audacieux de vouloir évoquer la pureté en prenant pour héros un assassin ; dans sa dernière oeuvre Camus arrive à exposer magistralement ce problème malgré la situation paradoxale de son personnage. Cette nouvelle pièce marque un progrès sur ses précédentes créations et surtout sur l’« Etat de siège ». Le côté purement théâtral se trouve encore trop à l’arrière-plan et l’idée domine tout sans aucune concession au goût du public : mais ici, chez Hébertot, on constate avec satisfaction que la mise en scène est au service de l’oeuvre au lieu de se servir d’elle.

Les cinq actes qui composent « Les Justes » retracent l’action d’un groupe de militants en 1905. Nous assistons à l’élaboration d’un complot contre le Grand Duc. Un jeune révolutionnaire, Kaliayev, est désigné pour lancer la bombe ; après une tentative malheureuse il réussit à faire sauter la voiture du despote et à le tuer. On l’arrête, il est au secret ; et nous assistons à une visite du chef de la police qui, dans sa cellule, vient le tenter par un inutile marchandage de sa grâce. Cette pièce pose admirablement le cas du respect de l’homme dans une révolution. Kaliayev n’est pas un militant théorique, froid et mathématique, c’est un être pur, doué d’un cœur sensible et qui réagit en homme. Ce héros ne craint pas d’expliquer ce qu’il attend du sacrifice de sa vie : et devant le froid Stepan il démontre que son idéal révolutionnaire ne consiste pas à détruire le monde des hommes pour édifier un Etat de robots.

Les Justes de 1905, à Moscou, sont encore des Hommes et Camus les dépeint ainsi

« … des hommes et des femmes qui, dans la plus impitoyable des tâches, n’ont pas pu guérir de leur cœur. On a fait du progrès depuis, il est vrai, et la haine qui pesait sur ces âmes exceptionnelles comme une intolérable souffrance, est devenue un système confortable. »

Un tel sujet permettait bien des charges faciles, pourtant l’auteur les a dédaignées. Il nous donne une pièce dépouillée, trop cérébrale peut-être mais vraiment remarquable par son texte. Je vous souhaite à tous de voir « Les Justes ». Comme toujours, chez Hébertot, mise en scène et décors sont parfaits. Les responsables en sont Paul Oettly et G. de Rosnay. L’interprétation, formant corps avec l’oeuvre, ne permet pas de citer une vedette. Ici tous le sont. J’ai admiré la sobriété de jeu de Reggiani, et Michel Bouquet a su mesurer ses effets dans un rôle où l’excès pouvait facilement être atteint. Maria Casarès est digne de cette oeuvre, son jeu au dernier acte prouve la solidité de son talent. Yves Brainville, Jean Pommier, Moncorbier, Louis Pardoux et Michèle Lahaye tirent chacun de leur personnage le maximum possible. Combien de théâtres parisiens pourraient prendre ici une leçon sur l’homogénéité de ce remarquable ensemble, où tout le monde s’efface pour ne penser qu’à servir une oeuvre.

AGRY.

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