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Maurice Nadeau : La Gauche intellectuelle et le communisme

Article de Maurice Nadeau paru dans Combat, 8 juin 1950, p. 4

COMME tout était simple, pour l’intellectuel d’Occident, il y a vingt ans ! Comme il lui était facile de choisir ! Comme il pouvait aisément se donner bonne conscience ! Quand il avait compris la nature de son rôle : lutter contre l’état de choses existant, pas moins qu’aujourd’hui injuste et fondé sur des valeurs perverties, ne lui suffisait-il pas de regarder vers l’Est pour prendre confiance en lui-même, donner à son espoir et sa révolte une signification qui le dépassait ?

Là-bas se construisait une civilisation nouvelle qui montrait un homme délivré de toutes les forces d’assujettissement économiques, sociales et idéologiques, capable de vivre enfin une vie à laquelle toutes les possibilités de se surmonter étaient offertes. A la vérité, comment pouvait-on ne pas être communiste ? L’étaient ou allaient le devenir : Hemingway, Dos Passos, Steinbeck, aux Etats-Unis ; Auden, Spender, Orwell, en Angleterre ; Gide, Malraux, en France. Appuyés sur une troupe nombreuse de « sympathisants » qu’on réunissait de temps en temps dans de vastes congrès où parlaient les plus grands écrivains et poètes de toutes nations.

Pourtant, depuis ces mêmes vingt années, la question s’est peu à peu tragiquement retournée. Elle est devenue comment un intellectuel peut-il être communiste ? Et ce, alors que le capitalisme a produit Hitler, Mussolini et Franco, nous a précipités dans la plus effroyable des guerres, envisage la possible destruction en masse de l’humanité. Que s’est-il donc passé ? Quel malentendu ou quelles incompatibilités ont élevé entre les intellectuels d’Occident et la Russie ce nouveau rideau de fer ?

CERTES, pour les intellectuels communistes d’aujourd’hui, ce malentendu n’existe pas. L’ont créé ceux qui les ont abandonnés ou qui les attaquent : des traîtres, des aventuriers, des indicateurs de police et des agents de la cinquième colonne. N’ont-ils pas à montrer pour confondre ceux-ci un Picasso, un Eluard, un Joliot-Curie ? Oui, et beaucoup de Fougeron, de Kanapa, de Garaudy et d’Elsa Triolet dont les noms, malheureusement, excitent le rire ou le mépris de toute la gauche intellectuelle.

Malheureusement, car cette gauche n’a pas la conscience tranquille. Ayant une fois pour toutes brûlé ses vaisseaux, elle ne peut plus retourner à ses anciens pontons et continue une activité de dénonciation dont profitent les communistes ; rejetant le communisme comme une solution à la Gribouille de ses problèmes, elle s’enferme dans l’anticommunisme qu’elle alimente idéologiquement. Placée dans la position inconfortable de l’individu qui voudrait s’asseoir entre deux chaises, elle y périra peut-être sous les coups de deux forces antagonistes qu’elle gêne également et qui sont également soucieuses de la faire disparaître. Ce n’est pas par hasard qu’elle s’est vouée en partie au désespoir et à l’absurde, à la futilité ou l’aventure.

ELLE s’efforce présentement de tirer les leçons de son pas de conduite avec les communistes (1). Elle donne de sa rupture avec eux les raisons les plus valables, mais aussi les plus diverses et les plus bizarres. Sauf exceptions, c’est aveuglé-ment qu’elle a été poussée vers eux, qu’elle s’est « converties à une foi nouvelle, dénoncée aujourd’hui à l’aide de tous les arguments habituels aux défroqués. Il faut lui dire qu’elle s’est trompée plus encore qu’elle n’a été trompée.

Qu’est en effet l’intellectuel pour le parti communiste ? Pour ses affiches et ses estrades publiques un élément décoratif dont la vue agit fortement sur les simples ; pour tout le reste, un élément de trouble dont il faut canaliser étroitement l’activité. S’il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi, c’est pour les raisons mêmes qui ont fait de lui un intellectuel : un individu en marge du procès de la production effective, dont le rôle est de fabriquer de la bonne conscience pour ceux qui l’emploient. Pendant des siècles il a joué ce rôle auprès de la noblesse, du clergé, du roi, de la bourgeoisie ; les communistes ne lui demandaient que de s’y tenir, auprès du prolétariat cette fois, et en joyeux transfuge apportant subsidiairement dans ses bagages cette vérité dont il s’est voulu le gardien et le dépositaire, cette entité vague et relative qui donne à son activité ce lustre dont il la fait briller.

Trahissant sa classe et se convertissant au communisme, l’intellectuel exigeait davantage et croyait naïvement que ces exigences, fondées en effet sur plusieurs siècles d’une lutte qui a eu ses martyrs, allaient être satisfaites par les champions d’une civilisation nouvelle. Ce n’est pas changer de maîtres qu’il voulait, mais devenir son propre maître ; non pas continuer à débiter son rôle, mais l’envoyer promener ; non pas demeurer gardien de la Vérité, mais devenir son porte-parole écouté. Il a cru que cette révolution allait également l’émanciper, trop confiant dans la valeur du produit qu’il proposait et que les politiques, les techniciens de la propagande, les bureaucrates sont toujours parvenus à fabriquer, certes plus grossièrement, mais plus efficacement que lui. A la vérité, il est risible qu’un Stephen Spender demande, en même temps que sa carte du parti, le droit de publier un article qui énumérera ses désaccords avec ce même parti, qu’un André Gide se préoccupe de la condition des homosexuels en URSS, qu’un Richard Wright reproche aux communistes de son pays de n’avoir pas deviné qu’il était destiné à écrire des romans. Un intellectuel qui demande au parti communiste de le confirmer dans ses fonctions d’intellectuel fait preuve ou de naïveté ou d’outrecuidance.

Le cas n’est pas le même pour les militants. C’est pourquoi, hormis un Koestler dont on ne peut s’empêcher de trouver les raisons de rupture assez troubles (comme son activité jusque là), les reproches d’un Ignazio Silone sont autrement sérieux et susceptibles de faire réfléchir.

Silone n’est pas venu au communisme en intellectuel, mais en révolutionnaire, dressé contre l’injustice depuis son enfance et, dès l’âge de dix-sept ans, à la tête d’une jeunesse socialiste d’Italie habituée à se battre contre ses maîtres. Il n’y a pas eu, pour lui “conversion” mais poursuite d’une lutte à laquelle le communisme donnait une forme efficace et que, pour cette raison, il rallie, dont il devient, dans son propre pays, l’un des deux chefs, et le seul sous Mussolini. Il n’est atteint d’aucun de ces vices intellectuels ou sentimentaux que cultivent les littérateurs en mal de conversion : la curiosité, l’idéalisme, l’égoïsme et son frère jumeau le besoin de se sacrifier, le goût de la conspiration. Ses instincts de campagnard des Abruzzes qui a pris au sérieux les enseignements de son curé le poussent seulement, mais tout entier, à désirer la justice et la charité.

Il serait trop long d’énumérer les raisons politiques qui le font exclure de son parti ; au vrai elles comptent moins que les deux motifs moraux qui l’avaient déjà dressé contre lui ; la haine du mensonge, le besoin de penser librement. Sous ces deux chefs, les anecdotes qu’il raconte sont presque incroyables, bien que depuis nous ayons vu mieux : celle du fou rire qui secoue le Kremlin tout entier, y compris Staline, quand un militant anglais, s’étonnant du rôle qu’on veut lui faire jouer dans les Trade-Unions s’écrie naïvement : « mais ce serait un mensonge ! », celle du Comité exécutif de l’Internationale approuvant, sans que Staline le lui ait donné à lire, un texte qui condamne Trotsky. Silone voit commencer sa disgrâce au moment précis où il formule cette question : « Comment pourrais-je signer un texte que je n’ai pas lu ? » et où il s’étonne que cette question puisse étonner.

II met par là le doigt sur l’une des tares désormais indélébiles de ceux qui préfèrent eux-mêmes à la qualification de communistes celle de staliniens, et que d’autres auteurs nomment le système de la double pensée. Tout ce coutre quoi le communisme lutte, et avec raison, dans les pays capitalistes, il l’approuve et le magnifie, porté à un degré de virulence inouïe, dans « la patrie du socialisme ». Selon qu’on regarde à l’Ouest ou à l’Est on voit « sous les mêmes drapeaux », écrit Silone,

« rebelles et persécuteurs, héros et sicaires, exploités et exploiteurs ; et encore journalistes qui les uns risquent leur vie pour revendiquer une liberté illimitée de la presse et les autres font l’apologie de la censure et de la suppression de toute presse d’opposition ; accusés qui réclament les garanties judiciaires élémentaires devant les tribunaux du fascisme et juges qui refusent aux prévenus tout moyen de démontrer leur innocence ; syndicalistes qui déclenchent des grèves pour la défense des conditions de vie des travailleurs, et autres syndicalistes qui justifient comme partie intégrante du nouveau système économique la suppression légale du droit de grève et le système du travail forcé en masse… »

Mais il faut arrêter l’énumération. Il n’est pas besoin d’être un intellectuel pour penser que ce qui est noir dans les pays capitalistes ne saurait devenir magiquement blanc dans le pays de Staline. Il y a quelque part une imposture.

Le malheur est qu’elle soit trop souvent dénoncée par ceux que la seule qualité d’intellectuel n’habilite pas à s’afficher comme des justiciers indignés. Dans les rangs fort nombreux de l’anticommunisme, où,sont ceux qui gardent comme Silone “un sentiment de révérence à l’égard de ce qui sans cesse pousse l’homme à se surpasser et se trouve à la racine de son inapaisable inquiétude ?” En fait, où est la gauche intellectuelle ?


(1) Dans un ouvrage qui va paraître sous quelques Jours : “Le Dieu des Ténèbres” par Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer, Stephen Spender. Préface de Richard Drogman, postface de Raymond Aron (Calmann-Lévy).

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