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Maurice Nadeau : “J’ai choisi la liberté !”

Article de Maurice Nadeau paru dans Combat, 6 juin 1947, p. 2

LE 5 avril 1944, le « Daily Worker », quotidien communiste des Etats-Unis, apprenait à ses lecteurs qu’un

« soi-disant fonctionnaire de la Commission d’achats soviétique de Washington, Victor Kravchenko, venait de trahir la confiance qu’avait placée en lui le peuple de l’U. R. S. S. »

Les lecteurs du « New York Times » avaient déjà lu deux jours auparavant, une déclaration publique de ce fonctionnaire « accusant le régime de Staline de n’avoir pas réussi à donner au peuple russe sa liberté politique et civile » et sollicitant la protection des lois américaines à l’égard des exilés politiques. Le journal communiste poursuivait :

« De pareils traîtres, qu’il s’agisse d’un Trotsky ou d’un moins que rien comme le Kravchenko en question ne peuvent tromper leur monde que pendant un certain temps. La main vigilante et vengeresse d’une humanité en marche vers le progrès les rattrape un jour ou l’autre et les supprime ».

Ainsi prévenu, le « moins que rien » en rupture de ban s’efforça d’échapper à « la main vigilante et vengeresse » et écrivit, en vue de justifier et d’expliquer son « évasion », ce livre qu’il nous est donné de lire aujourd’hui, (1). Nous nous trouvons donc en présence de ce que les staliniens nomment « une ordure antisoviétique » et leurs adversaires un « plaidoyer courageux en faveur de la liberté ». En réalité, il s’agit d’un nouveau témoignage sur l’U.R.S.S., original en ce que son auteur n’a pas cédé à la tentation littéraire comme Koestler, ou politique comme Léon Trotsky, Victor Serge, Ciliga, Yvon, sir Walter Citrine et quelques autres. Si, en 1939, Alexandre Barmine ou le général Krivitsky, eux aussi fonctionnaires défaillants du régime, avaient éclairé du dedans la réalité soviétique, ils n’avaient que très légèrement débordé leur domaine : la diplomatie. Kravchenko, sous prétexte d’autobiographie, brosse un tableau magistral des conditions de la vie sociale et politique en U.R.S.S., depuis la Révolution d’Octobre jusqu’à la récente guerre. Par les yeux d’un individu admirablement placé pour observer, nous voyons la collectivisation agraire, le déroulement des divers plans quinquennaux, les procès de Moscou, les épurations successives, la guerre enfin. Peu de chiffres, aucune analyse marxiste de l’économie ou de la politique, pas de perspectives idéologiques, mais un simple récit à la première personne, sobre, circonstancié, vivant, à la fois poignant et horrible par ce qu’il nous révèle sur l’auteur et la réalité russe. Dans l’ignorance des véritables desseins du peintre et dans l’impossibilité où nous sommes de voir son modèle, il ne nous appartient pas de dire si celui-ci a été correctement copié, si ses formes et ses couleurs ont été exactement reproduites. Par définition, un témoignage est toujours suspect et sollicite à parts égales la méfiance et la confiance. D’autant que ce témoignage est ici un réquisitoire.

Réquisitoire étonnant en ce qu’il émane d’un tenant du régime, d’un haut fonctionnaire pour qui ce régime semblait avoir été fait, d’un membre de cette « élite dirigeante » qui fournit les directeurs d’usines, les bureaucrates des diverses hiérarchies, les présidents de soviets locaux et régionaux, les dictateurs à l’économie. Kravchenko ne nie pas avoir bénéficié des multiples avantages attachés à ses fonctions successives ; il confesse avoir mieux vécu que la grande majorité de ses concitoyens ; il reconnait que le régime stalinien a offert à son activité un champ quasi illimité, inabordable sous le règne des Romanoff pour ceux d’humble extraction comme lui. Il a détenu le commandement et l’autorité, prérogatives des « novi baril » (les nouveaux seigneurs) qui vivent dans un luxe relatif. Il offre l’exemple type d’un homme qui s’élève dans la hiérarchie sociale grâce à l’Etat et avec son aide, et qui peut prétendre quelque jour à diriger, à son tour, cet Etat. Né presque en même temps que la Révolution, il bénéficie à plein des effets de celle-ci. Un engrenage bien huilé le prend au sein de sa famille et le véhicule de l’Institut Technologique aux komsomols, puis au Parti, enfin aux responsabilités économiques ou politiques. En dépit du fait que cette course réglée comporte de nombreux handicaps, il est permis à de nombreux citoyens russes de la fournir. Mais Kravchenko qui a abouti ainsi à la plus haute instance du pays : le « Sovnarkom » ou Conseil des Commissaires du peuple, s’en va finalement, dégoûté.

Pourquoi ? Parce qu’il s’est aperçu que sa vie, comme celle de ses compatriotes, n’avait aucun sens, que chacune d’elles, ne constituait qu’un rouage, plus ou moins utile mais toujours remplaçable, d’une immense machine à broyer la souffrance et la faim, qu’il n’était permis à quiconque de posséder son destin d’homme particulier. Sa route se trouve aboutir aux Etats-Unis. Pure coïncidence, déclare-t-il :

« Eussé-je été envoyé en Chine ou en Patagonie, au lieu des Etats-Unis, que je n’en aurais pas moins tenté de conquérir ma liberté pour remplir la tâche que je m’étais assignée ».

Cet homme est-il un rêveur, un saint, un mystique, un philosophe ou un révolutionnaire ? Rien de tout cela. Il est commun, sans goûts ni désirs particuliers, naturellement respectueux de l’autorité et normalement constitué. On ne comprend pas.

On n’est pas toujours sûr, non plus, de comprendre ce qu’il nous dit. Est-ce le royaume du père Ubu qu’il nous décrit ou quelque pays imaginaire à la Kafka ? Nous voyons bien que n’existent plus dans la société qu’il nous peint : capitalistes, propriétaires fonciers, bourgeois de robe, d’affaires ou d’oisiveté, et nous le croyons sans peine quand il nous assure qu’aucun Russe ne les regrette. Mais comme ces ex-ouvriers, ces anciens paysans, ces soldats honoraires de deuxième classe qui les ont remplacés au pouvoir leur ressemblent ! Comme ressemble également à l’ancienne masse courbée sous le joug du tsarisme la masse actuelle des ouvriers et des paysans ! Souffrante, affamée, exploitée quotidiennement et décimée périodiquement, à l’occasion d’une « purge » (10 millions d’hommes, de femmes et d’enfants « liquidés » après l’affaire Kirov), ou à l’occasion d’une guerre (30 millions pour la dernière). Certes, nos paysans et nos ouvriers souffrent à l’instar de ces frères lointains, mais ils savent, du moins, comment ils pourraient modifier leur sort. Ils ne bâtissent pas, eux, le socialisme, et si leurs maîtres se déclarent leurs amis, ils ne les croient que très rarement. La caste des « bourgeois soviétiques », au contraire, arrogante et détentrice d’un pouvoir absolu prétend être soutenue par une confiance unanime, par une adoration de tous les instants. Kravchenko explique ce miracle par une vérité prosaïque : l’existence de la terreur, une terreur jamais vue dans l’Histoire et dont l’organe plusieurs fois débaptisé porte un nom universellement connu : la police.

On sait bien que les polices tombent avec les régimes qui les sustentent, mais quand elles en viennent à dévorer le pouvoir lui-même, il faudrait pour les déloger d’autres raz de marée que les révolutions traditionnelles. En U.R.S.S. assure l’auteur, chaque usine, chaque organisme industriel, agricole, bureaucratique, et jusqu’aux organes de gouvernement eux-mêmes possèdent leur « Section spéciale », pignon sur rue, et chargée d’enquêter sans répit sur les faits et gestes de chacun, de dépister les « oppositionnels » en pensée, les « déviationnistes » en puissance, les « ennemis du peuple » virtuels. Cela n’est encore rien. Chacune entretient, en outre, espions et mouchards qui se contrôlent mutuellement. Les domestiques, chauffeurs particuliers, secrétaires, sont tous agents du Guépéou ; l’amie que vous serrez dans vos bras peut en être un, le collègue, celui qui vous sourit et vous tend la main, l’ami à qui vous confiez vos pensées dans un moment de détente peuvent en être également et envoyer rapports et dénonciations. Kravchenko raconte comment ainsi dénoncé, il dut subir pendant dix-huit mois et chaque nuit que Staline faisait, un interrogatoire à la Roubachof, après quoi il était poliment prié de reprendre, pour la journée, son poste de directeur d’usine. Sa faute devait être grave ? Assurément : on n’était pas certain que son père n’ait pas été menchévik. A lire certains chapitres de ce livre, on constate que les terrifiques imaginations du « Château », du « Procès » ou de « La Colonie pénitentiaire », sont au-dessous de ces sinistres réalités contemporaines.


KRAVCHENKO cite d’autres faits mal connus, telle l’existence en U. R. S. S. de nombreux et immenses camps de concentration, organisés à l’hitlérienne et fournisseurs d’une main-d’oeuvre abondante et bon marché (20 millions de prisonniers en 1943). Par une ironie bien comprise, les salaires dus à ces forçats emplissent officiellement les poches de leurs gardiens. Un jour que Kravchenko, directeur des fabrications de guerre, demande une main-d’oeuvre urgente à un responsable du N.K.V.D.,

« Excuse-moi, camarade Kravchenko, lui répond celui-ci, je ne parviens pas à remplir mon programme d’emprisonnements ! »

On aurait du mal à inventer pareil trait.

L’auteur apporte enfin des précisions sur l’U. R. S. S. en guerre. Il affirme que la dénonciation, par Hitler du fameux pacte d’amitié avec Staline causa là-bas une véritable stupeur. Non seulement l’U.R.S S. perdait sans compensation les fleuves de pétrole, les montagnes d’acier, de minerai, de métaux divers, de produits alimentaires qu’elle avait envoyés à son amie et dont elle eût eu le plus pressant besoin, mais elle était, en outre, prise au dépourvu, avec un plan désuet de mobilisation et sans programme de fabrication de guerre. Un pays qui se préparait à bon droit depuis vingt ans à recevoir l’envahisseur, n’avait au moment où cet envahisseur franchit la frontière ni chars d’assaut, ni masques à gaz et seulement un très petit nombre d’avions démodés, Malgré les mises en garde réitérées de l’ambassadeur américain, Staline continuait d’avoir foi dans la parole de son allié et continuait, bien sûr, d’emprisonner, le jour où elle fut trahie, ceux qui la mettaient en doute. Ce n’est que plus tard que se répandit dans le monde la fable de l’U.R.S.S. mettant à profit le temps gagné par la toute-puissante sagesse de Staline. En définitive, Kravchenko porte au compte du patriotisme des masses la prodigieuse victoire que l’on connaît. Elle est le fruit, dit-il, du peuple russe et en aucune façon de son régime. En retour, ce peuple mériterait amplement sa liberté.

On sort de ce livre ahuri et horrifié, le cœur soulevé d’indignation, la tête bourdonnante de questions. Ou tout cela est faux et il est urgent que quelques personnages qualifiés démentent au plus tôt la réalité de ce cauchemar, ou tout cela est vrai et nous remplit de honte. Certes, il ne manque pas de médicastres trop connus, de bons apôtres au cœur tendre, de pasteurs humanitaires pour nous proposer des remèdes. Dommage que ceux-ci aient tous une odeur de poudre à fusil ! Kravchenko n’aura pas de mal à trouver beaucoup de ces bonnes volontés dans l’Amérique où il s’est réfugié. Il n’en existe pas moins chez nous. Et c’est là que gît le malheur. Nous risquons d’être embauchés pour une nouvelle croisade, alors que le sort lamentable des masses russes est entre leurs propres mains et celles de leurs amis naturels : les ouvriers et les paysans de tous les pays. Il reste un espoir, mais fragile, si fragile…


(1) V. A. Kravchenko : J’ai choisi la liberté, traduit de l’américain par Jean de Kerdéland (Editions Self).

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