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Il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde

Textes parus dans La Banquise, n° 3, été 1984, p. 7-10

March Of “Beurs” in Paris, France on December 01, 1983. (Photo by Mohamed LOUNES/Gamma-Rapho via Getty Images)

IL Y A DE PLUS EN PLUS D’ÉTRANGERS DANS LE MONDE

Ces temps-ci les racistes se font plus arrogants et l’Etat de gauche les encourage puisqu’il a repris à son compte le slogan d’extrême-droite : « la France aux Français ».

Pourtant, cela fait longtemps que nous sommes devenus étrangers à nos nations. L’identité nationale n’a plus guère de sens que juridique : c’est le fait d’avoir des « papiers » d’un Etat ou d’un autre. On « a » une nationalité comme on a un chéquier, ou une fiche de paie, ou une contravention. Le nationalisme, qu’il soit français, arabe, israélien, russe, américain ou chinois, se fonde sur des références culturelles de plus en plus dérisoires et stupides.

Le mouvement de l’économie a généralisé le nomadisme industriel et urbain et a fait de tous des « immigrés », des gens qui sont partis de là où ils étaient enracinés, de leurs communautés, de leurs villages, de leurs montagnes, de leurs vallées. L’économie se moque bien des patries !

Ceux qui mettent en avant leur identité nationale par peur de la différence ne sont pas moins déracinés que les autres. Et au fond, ils le savent. Ce qu’ils défendent c’est leur Etat et l’illusion que ce dernier leur assurera un « emploi ».

Quand, à la Courneuve ou à Nanterre, un pauvre type qui se prend pour un « Français » flingue un môme qu’il prend pour un « Arabe », parce que c’est plus facile que de tirer sur son chef, voilà qui est dégueulasse, d’accord. Mais il faut bien voir que de tels misérables se sentent couverts par l’Etat. C’est l’activité même de l’Etat qui entretient le racisme : il imprime et distribue des cartes d’identité nationale à « ses » ressortissants comme les maîtres d’antan marquaient au fer rouge esclaves et bétail. Et puis il organise un système de cartes de séjour qui maintient des millions d’êtres humains dans une situation d’expulsables à tout moment.

Les politiciens qui chaque jour proclament « produisons français », qui chaque jour expulsent des Maghrébins parce qu’ils sont Maghrébins et des Noirs parce qu’ils sont Noirs ont bonne mine avec leurs appels antiracistes. Avec la complicité des Etats étrangers et de leurs polices déléguées, les « Amicales », l’Etat français accumule contrôles, rafles et quadrillages policiers contre les immigrés pour les dissuader de sortir de leurs ghettos et les empêcher d’utiliser, comme à Talbot Citroën, la force de leurs liens communautaires pour se défendre. L’extrême-droite sert de bouc-émissaire. En réalité, entre Marchais, Mitterrand, Le Pen et Chirac, il n’y a que des querelles de chiffres sur le nombre d’immigrés à virer. Beaucoup de travailleurs « français » supportent mal l’image de l’immigré parce qu’il leur rappelle qu’eux aussi sont des prolétaires, c’est-à-dire des exclus potentiels. Plutôt que de jeter un regard lucide sur leur propre misère, ils préfèrent se replier sur une pseudo-communauté : celle du travail garanti par 1’Etat.

Mais la communauté du travail est devenue aussi incertaine que la communauté nationale. Personne n’est à l’abri des attaques de l’économie – cet autre nom du capitalisme. Les ouvriers du bassin lorrain et d’ailleurs ont pu vérifier que « Français » ou pas, le capitalisme a vite fait de les rendre étrangers à leurs régions, après les avoir rendus chaque jour un peu plus étrangers à eux-mêmes.

Car c’est l’économie qui nous traite chaque jour davantage en étrangers, en nous « employant », c’est-à-dire en nous assignant à des activités aussi vides que l’inactivité du chômeur, en nous contraignant à perdre notre vie pour assurer notre survie.

Nous n’avons que foutre des races et des nations. Nous sommes tous étrangers. Nous voulons vivre nos différentes façons d’être humains comme il nous plaît. La vie nous paraît plus attrayante lorsque l’universel y est vraiment en jeu. La diversité des aspects physiques, les manières variées, les goûts et les couleurs nous sont des possibilités de bonheur.

C’est dans le jeu gratuit de nos différences, de nos attirances, de nos répulsions, de nos révoltes, de nos amours et de nos élans communautaires que nous devenons humains.

A bas toutes les patries !

A bas la France !

Des partisans de la communauté humaine.


MARCHER POUR L’ÉGALITÉ, C’EST MARCHER POUR QUOI ?

La marche contre le racisme a rassemblé autour d’elle à chacune de ses étapes, les
immigrés, les jeunes des cités et tous ceux qui sentent le besoin de riposter collectivement aux agressions insupportables des racistes et des flics.

Mais, elle a aussi attiré groupuscules, curés et pasteurs, ministres et souteneurs de gauche.

Pourquoi sont-ils tous là ? S’ils peuvent parader, se faire photographier, tenir quelques beaux discours anti-racistes qui n’engagent à rien, en même temps qu’ils expulsent à tour de bras, c’est que les revendications des marcheurs, l’appel aux bons sentiments, ne les dérangent pas vraiment.

Il en allait autrement pendant l’été 80, aux Minguettes et ailleurs, quand les jeunes des cités, en se battant en dehors de la légalité, faisaient plus pour leur dignité qu’en
mendiant leurs droits auprès de l’Etat.

COMBATTRE LE RACISME ?

En guise de riposte, les organisateurs de la marche ne proposent que de réclamer à l’Etat la sécurité, la reconnaissance de la « dignité humaine » et le droit de s’intégrer à la « communauté nationale », tout en conservant une identité culturelle. Ils prônent la non-violence, en appellent à la bonne volonté des gens et de l’Etat pour faire reculer le racisme.

Quelle aubaine publicitaire pour le pouvoir de gauche, qui peut jouer les antiracistes- à peu de frais, alors que dans les faits, il a repris à son compte le slogan d’extrême-droite : « la France aux Français », en faisant la chasse aux sans-papiers et en fermant les frontières aux Maghrébins, aux Noirs, aux Turcs, etc. Il a aussi repris la notion de « seuil de tolérance » : 10% d’immigrés, ça va, mais pas plus, sinon le tir au fusil est légitime, ou du moins compréhensible…

Mais le racisme n’est pas qu’une simple idée dans la tête des gens, que l’on pourrait combattre en faisant appel à leur raison et à leur bonne volonté.

D’autant plus qu’avec l’aggravation de la crise, les racistes se sentent de moins en
moins honteux et de plus en plus couverts par l’Etat qui avec ses cartes d’identité ou
de séjour, nous divise en « bons » citoyens d’un côté et mauvais étrangers de l’autre.

Le racisme c’est notre monde, c’est celui du capital tout entier qui enferme les
immigrés et leurs enfants dans une situation précaire (chômage, expulsions) pour
mieux tenter d’attacher les prolétaires « français » à la défense de l’économie nationale.

DEMANDER DES DROITS ET DES GARANTIES A L’ETAT ?

C’est demander à l’Etat qui nous divise et nous exploite d’aller contre sa nature. C’est soumettre encore plus la communauté immigrée à l’arbitraire de la société capitaliste.

Demander à la Justice de « faire son travail » en punissant plus sévèrement les racistes ? Alors que le travail de la justice c’est précisément, tous les jours, d’expulser les sans-papiers, de condamner aux peines les plus sévères les beurs qui tombent entre les griffes de la police.

Demander à la police de garantir la sécurité des immigrés ? Alors que c’est la police qui quadrille, intimide les cités et quartiers d’immigrés ! Alors que police et justice n’ont d’autre fonction que de réprimer tous les exploités, « français » ou immigrés.

Et même si les revendications des bonnes âmes (carte de séjour de dix ans, par exemple) étaient satisfaites, ces garanties pourraient être supprimées à tout moment. On a vu comment l’Etat anglais pouvait retirer du jour au lendemain leur passeport
britannique à des millions d’Asiatiques et d’Antillais.

INTÉGRATION ?

Tant que la crise durera, il n’y aura ni « intégration sociale », ni « dignité civique » pour les immigrés et les jeunes de la deuxième génération, parce qu’ils seront toujours plus exclus de la communauté du travail, considérés comme la lie de la société, et serviront de boucs émissaires.

Pour prévenir une possible explosion, l’Etat tente d’occuper les jeunes des cités à des activités stériles : camps de vacances surveillés, stages de « formation » où ils se font surexploiter. Il fait également miroiter le mirage d’une « identité culturelle » beur, qui ne permettra qu’à quelques intellectuels de la communauté de jouer les vedettes et de rafler les subventions. Ce folklore n’a pour but que de faire oublier aux beurs leur communauté réelle : celle de la révolte contre tout nationalisme et tout Etat.

L’avenir est là : non dans la « dignité » et la « respectabilité » bourgeoises à l’abri des lois de l’Etat, mais dans l’association révolutionnaire des immigrés avec tous les autres prolétaires frappés par la crise : chômeurs, squatters, intérimaires, ouvriers se retournant contre la défense de l’économie nationale, pour la destruction de notre condition prolétarienne commune et l’affirmation d’une communauté humaine universelle en laquelle nos différentes manières de vivre, de sentir, s’épanouiront en autant de richesses humaines et d’occasions d’aventure pour chacun de nous.

A BAS LA FRANCE !

A BAS TOUTES LES PATRIES !

Des partisans de la communauté humaine.


L’intelligence des conditions, de la marche et des buts est bel et bien ce que nous recherchons. Mais nous savons qu’elle ne s’éclaircira qu’en se faisant pratique. Nous sommes bien davantage capables de critiquer le monde, que de comprendre comment il finira. Le minimum pour la théorie, c’est de reconnaître que si elle possédait une intelligence claire de la fin du vieux monde, il lui resterait à résoudre cette nouvelle énigme : comment cette fin ne serait-elle pas encore advenue alors que nous en posséderions déjà la conscience ? La prescience et l’anticipation ne peuvent prétendre à la clarté mathématique d’une stratégie.

S’il convient de ne pas s’aveugler sur l’aspect contingent de notre activité, notre envie d’intervenir n’est pas non plus pur caprice. Les discussions de l’été, sans aboutir à un accord sur le fond, avaient dégagé en tout cas un consensus sur divers thèmes : rupture avec l’identité ouvrière, importance de la restructuration et en son sein, de la dynamique qu’on peut définir ainsi : des communautés à la communauté humaine, en passant par la lutte des classes (voir : « Les révolutionnaires ont-ils… »). Ce consensus a trouvé l’occasion de se cristalliser dans le refus viscéral qu’on ne pouvait manquer d’éprouver face à l’aggravation des manifestations de racisme et de bonne conscience antiraciste.

Racisme populaire et racisme étatique se renforcent sur fond de nécessités économiques tandis que ce qui suscite justement le racisme – une différence culturelle et des liens communautaires – est porteur de richesses humaines, de capacités de révolte et d’intégration mêlées. Ces deux tracts le disaient bien, même si l’on peut regretter qu’il y manquait une analyse de la crise. Mais par ailleurs, rabâcher simplement que le racisme est une affaire de concurrence entre prolétaires nous aurait laissés insatisfaits. Ce n’est certainement pas un hasard d’une part si les prolétaires qui en sont victimes ont un type physique qui les rend reconnaissables par le premier flic venu, et d’autre part s’ils conservent des liens communautaires pré-capitalistes dont les manifestations provoquent des réactions de rejets de la part des prolétaires modernes – c’est-à-dire plus atomisés. Qu’est-ce qui tue les victimes du racisme ? La restructuration et la crise, certes. Mais tout autant des goûts et des dégoûts socialement produits bien antérieurement au plan Mauroy. A travers le capitalisme, c’est toute l’histoire humaine concentrée en lui qu’il faut critiquer.

Le premier tract a été diffusé en province, en banlieue et à Paris. Nous l’avons distribué à la fois dans les ghettos et dans les gares de banlieusards, car son contenu explicite et implicite s’adressait aussi bien aux déracinés d’aujourd’hui qu’à ceux d’hier, aussi bien aux victimes du pathos raciste qu’à celles de l’idéologie des droits de l’homme, et qu’à ceux en qui se mêlent la volonté de rupture et celle d’intégration. Le deuxième tract a été diffusé en même temps que le premier à la grande manifestation qui a marqué l’arrivée de la « marche des beurs » à Paris le 3 décembre 1983. Nous avions quelque chose à dire et nous avons été entendus : à la manifestation, de petits groupes de « beurs » nous ont spontanément aidés à distribuer les tracts, et pendant les autres diffusions, il y a eu de nombreuses manifestations individuelles de sympathie ou d’hostilité. Une patriote palestinienne nous a écrit pour nous dire son dégoût en nous assimilant à « l’apatride Gainsbourg qui insulte La Marseillaise ». Des racistes classiques nous ont fait part de leurs obsessions sexuelles. Les seules réactions écrites n’émanant pas de groupes et d’individus avec lesquels nous étions en rapport, ont été haineuses, car seuls les idéologues et les racistes nous ont écrit spontanément. Il fallait s’y attendre : nous n’avions rien à proposer de « concret ». C’est-à-dire que nous ne nous proposions pas pour organiser les luttes des autres. Et les formes que prend la résistance au racisme populaire et étatique sont trop sporadiques pour conduire ceux qui s’y livrent à se lier avec des distributeurs de tract, ou trop réformistes pour leur donner envie de contacter les distributeurs d’un tel tract. En dehors de quelques instants ensoleillés de complicité, nous ne sommes pas sortis de la théorie.

La rédaction et la diffusion de ces tracts a permis d’éprouver le sérieux des relations que nous avions nouées à l’occasion de la parution des deux premiers numéros de La Banquise. Un changement de titre survenu sans l’accord explicite de deux sur vingt des participants à cette initiative a entraîné un long et pénible incident qui nous a permis de découvrir la présence dans plusieurs têtes d’une dangereuse idée : il faudrait que toute action collective soit, dans tous ses détails et à chaque étape de son exécution, contrôlée par chaque participant. Dans l’action commune, le délire basiste est aussi encombrant que le goût du pouvoir des chefaillons. Aucune procédure, aussi tatillonne soit-elle, ne garantira jamais que le résultat d’une activité corresponde bien au désir de tous ceux qui l’ont entamée. Tout ce qu’on peut gagner en exigeant un contrôle de chaque instant, c’est de diminuer les possibilités d’initiatives individuelles, dont le risque vaut d’être couru, car elles sont souvent un apport décisif. Lorsque des individus sont disposés à la manœuvre, chaque contrôle nouveau ne fait qu’ajouter une nouvelle occasion de manipulation. La seule garantie contre le dévoiement de l’action collective, c’est l’accord de fond et la confiance qui lient les participants.

Nous sommes allés jusqu’au bout de l’effort collectif dans la rédaction du premier tract : nous avons accepté que le plus obstiné à imposer sa conception finisse par l’emporter. Il n’est pas mauvais de laisser courir la pensée de l’autre, de l’accompagner même si l’on n’est pas très convaincu dès le départ. Ainsi avons-nous accepté que le texte attaque surtout l’Etat et le nationalisme sans analyser en profondeur la particularité du racisme, parce que le rédacteur identifiait purement et simplement xénophobie et racisme, ce qui est tout à fait faux. Mais il nous semblait néanmoins important de montrer ce qui relie l’une à l’autre ces deux réalités. Notre bonne volonté s’est cependant muée en inattention lorsque nous avons laissé passer ce membre de phrase stupide : « plutôt que de jeter un regard lucide sur leur propre misère… » qui devrait s’appliquer davantage aux
théoriciens qu’au prolétariat. (…)

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