Catégories
presse

Saïd Akli : Algérie. Vers l’autodissolution des staliniens dans le parti unique

Article de Saïd Akli paru dans Inprecor, n° 38, 16 novembre 1978, p. 19-25

Réunion du Front du Refus : Houari Boumediene et Abdelaziz Bouteflika (Photo by Jacques Pavlovsky/Sygma via Getty Images)

La politique pratiquée par les staliniens en Algérie a déjà « fait ses preuves » au Soudan, en Egypte, en Syrie et en Irak, se soldant régulièrement par des bains de sang. Or, l’indépendance de classe du prolétariat, impliquant l’existence d’organisations communistes, est une condition indispensable pour résoudre la crise de la société algérienne ou profit des masses populaires.

De report en report, le premier congrès du FLN depuis 1964 devrait finalement avoir lieu dans les mois qui viennent. Il serait fixé pour le mois de novembre. Mais la tenue du Congrès de l’Union des femmes, puis la préparation et la réunion de celui de l’Organisation de la jeunesse (UNJA), prévu pour octobre, peuvent amener le pouvoir à le reporter encore une fois.

En effet, avant de réunir son propre congrès, le Parti doit réunir ceux de ses organisations de mire. Ainsi, en l’espace de trois mois, se sont tenus successivement les congrès du Syndicat ouvrier (UGTA), de l’Union paysanne et de l’organisation des moudjahidines (anciens combattants). De toute cette avalanche de congrès, seuls ceux de l’UGTA et de l’UNJA revêtent une certaine importance politique, dans la mesure où les dernières mobilisations de masse ont surtout mis en mouvement les ouvriers et les étudiants.

Clou du spectacle, le congrès du FLN, pour sa part, n’a d’importance qu’en regard de la crise politique qui secoue les classes dominantes algériennes et… de l’attitude que va adopter à son égard la direction du PAGS (1).

LE CONGRES DE LA RENOVATION ?

Durant les premières années de l’indépendance, le FLN continua à bénéficier du prestige de Parti de libération nationale. Il put ainsi continuer à entretenir de fortes illusions au sein des masses sur sa nature de classe.

Après le coup d’Etat de Boumédienne, en 1965, la « gauche du FLN » et l’ex-PCA tentèrent de mettre sur pied une « organisation de résistance populaire » (ORP). Mais la répression eut vite fait de venir à bout de ce projet de structuration d’une opposition clandestine.

Confié à Kaïd Ahmed, en vue d’une rénovation, le FLN s’attela dès lors à la normalisation des organisations de masse récalcitrantes. Pour l’UGTA, ce fut chose faite dès 1969. Quant à l’UNJA, elle fut dissoute en 1971. Cette politique acheva d’ôter au FLN toute base militante : il fut réduit dès lors à un appareil bureaucratique, sans grand rôle politique dans la société algérienne, mais pouvant servir dans bien des cas d’excellente couverture pour se lancer dans les affaires.

Le régime fut secoué par une série de crises qui entrainèrent l’éviction politique de Kaïd Ahmed qui rejoignit peu après l’opposition « libérale » bourgeoise – puis celle de son successeur Chérif Belkassem en 1974. A partir de ce moment-là, la direction du FLN est confiée à un homme politiquement insignifiant, Messaadia.

Boumédienne tira alors les leçons de la crise ouverte au sein du régime à propos du lancement et de l’application de la « révolution agraire » où, malgré son ascendant sur les masses, il s’était retrouvé sans répondant militant et avait été obligé d’accepter le soutien actif du PAGS, face à l’hostilité de l’appareil FLN. Il décida de construire au plus vite un parti sur mesures, bonapartiste, capable d’organiser la base de masse qui lui fournit son image de « bienfaiteur patriarcal de toutes les classes de la société ».

Un mois après la aise de l’été 1974, conclue par un compromis, il s’exprimera clairement à ce sujet dans une interview accordée à la revue égyptienne, El-Taliaa. Il y disait : « Jusqu’à l’indépendance, nous formions un front de libération au sens large du mot. Aujourd’hui, tandis que nous nous apprêtons à entamer une nouvelle phase (la révolution socialiste), nous avons besoin d’un parti socialiste d’avant-garde, constitué uniquement de cadres socialistes regroupés autour d’un programme bien défini et d’une ligne politique unifiée. » L’idée va faire son chemin et amener Boumédienne à imposer un avant-projet de charte nationale en juin 1976, définissant au futur les tâches du parti d’avant-garde, sans jamais écrire une seule fois le nom du FLN. Mais l’énorme pression exercée au cours du débat public précédant le référendum, particulièrement sur cette question du parti, obligea le Bonaparte à battre en retraite et à accepter un texte amendé, attribuant explicitement au FLN ce qui était censé être les tâches du « parti d’avant-garde ».

Dès lors Boumédienne et ses partisans vont formellement reprendre le vieux thème de la rénovation du FIN. Mais les plébiscites de la constitution bonapartiste et du candidat unique du parti, l’élection d’une assemblée-croupion et le remaniement ministériel ont nettement accentué la concentration des pouvoirs entre les mains du Président.

AFFRONTEMENTS INTER-BOURGEOIS ET LUTTES DE CLASSES

Cependant, l’accentuation de la lutte des classes que connaît l’Algérie depuis environ dix-huit mois a partiellement modifié tes données de la situation. En effet, la très importante vague de luttes étudiantes et surtout ouvrières du printemps et de l’été 1977 a considérablement relativisé les affrontements inter-bourgeois. Devant le danger que représente pour le régime tout entier les mobilisations populaires, les divergences politiques sont passées au second plan.

Or, le mieux à même de désamorcer le mécontentement populaire demeure à ce jour Boumédienne. D’où sa montée en première ligne face aux mobilisations ouvrières. Boumedienne en profite pour rappeler à tous ses détracteurs bourgeois le rôle-clé qu’il continue de jouer dans le dispositif d’exploitation et d’oppression des masses algériennes. Mais il doit aussi s’efforcer de redonner aux yeux des masses une virginité au FLN. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le renouvelle-ment de l’appareil du parti, à l’oeuvre depuis plusieurs mois déjà, sous la direction du nouveau responsable Yahyaoui.

Les hommes qui sont choisis pour remplacer les bureaucrates compromis le doivent beaucoup plus à la confiance personnelle dont ils peuvent jouir auprès de Yahyaoui qu’à leur appartenance à une fraction bourgeoise précise. On s’efforce de faire appel à des hommes « neufs », d’attirer les intellectuels. Ainsi la désignation d’un intellectuel réputé, Benachenou, à la tête de la Commission économique du parti ne vise qu’a mettre en relief la soi-disant nouvelle image du FLN, sous le signe de « l’intégrité » et de la « compétence ». Cette manière classique de poser le problème attise bien entendu certaines luttes d’appareils. C’est ce qui a amené Yahyaoui, au moment du congrès de l’UGTA, à en découdre avec l’alliance Messaadia-Benikous (respectivement responsable du FIN et secrétaire général de l’UGTA), alliance essentiellement scellée par deux conservatismes d’appareils, menacés au même moment par le même danger.

Les divergences d’intérêt entre les différentes cliques et fractions bourgeoises n’ont évidemment pas disparu. Malgré toutes les précautions prises, l’épreuve de force pourrait même éclater durant le prochain congrès, en particulier lors des élections pour la direction.

En conséquence, chacun prépare les batailles d’appareil futures et bat le rappel de ses troupes. Par exemple, dans une circulaire interne à son ministère, Belaïd Abdesselam incite énergiquement ses cadres à rejoindre le parti : « Cette adhésion constitue un acte extrêmement important, de nature à renforcer les organisations concernées d’une part, et d’autre part à battre en brèche l’action de tous ceux qui veulent faire des cadres une catégorie à part et qui utilisent à cet effet, comme argument, la non-adhésion de certains cadres au parti ». Il leur demande de lui signaler tous les cas où leur demande d’adhésion serait évoquée afin qu’il puisse intervenir personnellement. De la même manière, Boumédienne ne rate pas une occasion pour appeler ses sympathisants à rejoindre le FLN. A la recherche d’une base militante, il s’efforce même de convaincre, par tous les moyens dont il dispose, la direction du PAGS de participer à cette opération.

Le seul résultat de cette situation risque d’être le transfert de l’essentiel des affrontements inter-bourgeois au sein du FLN. Cela ne saurait résoudre en aucune manière la crise politique que traverse la bourgeoisie algérienne. Sa réapparition au grand jour risque d’être d’autant plus violente que l’hétérogénéité de ce « nouveau » parti est fortement accentuée par la manière dont se monte actuellement son appareil.

LA LOGIQUE DE L’OPPORTUNISME ET DE LA COLLABORATION DE CLASSE

En septembre 1968, la direction du PAGS adresse une lettre ouverte à Boumédiene. S’appuyant sur la théorie stalinienne de la « voie de développement non capitaliste », elle y explique grosso-modo : malgré un certain nombre de divergences persistantes et la répression frappant nos militants, votre pouvoir n’en demeure pas moins progressiste et anti-impérialiste. Cependant, il est nécessaire de distinguer en son sein les éléments réactionnaires des éléments progressistes pour favoriser l’union de ces derniers avec tous les progressistes exclus du pouvoir, en particulier nous. Concernant la forme organisationnelle que devait prendre cette alliance, la direction du PAGS préconise alors un « large front démocratique et populaire », englobant toutes les organisations et individus progressistes. Elle ajoute : « Quant à l’avant-garde socialiste qui peut et doit animer un tel front, nous ne voyons pas d’inconvénient à ce qu’elle comprenne pour le moment présent plusieurs noyaux (dont le nôtre) qui peuvent unir leur action, sans pour autant s imposer une fusion artificielle qui ne correspondrait pas à leurs convictions doctrinales ou aux problèmes objectifs et subjectifs qui les séparent encore. »

Alors que quelques mois auparavant, la direction stalinienne caractérisait encore le régime de Boumédienne comme une « dictature réactionnaire », cette lettre constitue à la fois un virage à 180 degrés et l’acte de naissance officiel d’une politique de collaboration de classes qui va connaître bien des développements.

Au mois de juin 1975, dans un article intitulé « Quelques axes actuels d’une politique progressiste de front unique », la direction du PAGS va effectuer un premier recul. Si elle y reproche à ses alliés d’entretenir la confusion en présentant le FLN, à la fois comme front et parti, elle se défend vigoureusement de contester en quoi que ce soit le rôle dirigeant qui revient de droit au Parti FLN au sein du large front. Dans le même temps, elle insiste néanmoins sur la nécessaire « rénovation démocratique et révolutionnaire du FLN », ainsi que sur la non moins nécessaire « activité indépendante et unitaire du Parti marxiste-léniniste exprimant « le rôle grandissant de la classe ouvrière et des forces porteuses des orientations socialistes ».

Un an plus tard, profitant de la tentative de Boumédiène d’intégrer dans l’avant-projet de charte nationale sa propre démarche concernant le parti, la direction stalinienne va à nouveau modifier sa position. Alors que quelques mois auparavant, elle lui reconnaissait explicitement le rôle dirigeant au sein du « front national » à édifier, elle écrit à propos du FLN qu’il a une forte tendance « à se comporter comme un frein, un appareil en décalage, sinon parfois en opposition, avec les avancées progressistes du pouvoir ». Ses propositions concernant « les instruments de réalisation des tâches démocratiques et du passage au socialisme » deviennent dès lors, d’une part, « un front national anti-impérialiste » allant de l’avant-garde marxiste-léniniste », jusqu’à « la base sincère des musulmans intégristes, manipulés par les ‘frères musulmans’ », en passant bien entendu par « les fractions de la bourgeoisie nationale qui ont intérêt à l’édification du pays » ; d’autre part, « un grand parti d’avant-garde », animateur et dirigeant du front, ne pouvant être ni le FLN rénové, ni le PAGS lui-même, ni une fusion des deux, mais devant émerger de la lutte commune et permettre l’organisation d’une « avant-garde socialiste puissante et unifiée ».

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

1 – Marx/Engels : “Marxisme et Algérie”, textes traduits et présentés par Gallissot et Badia (10/18. n° 1106);
2 – Moharnmed Harbi : “Aux origines du FLN – le populisme révolutionnaire en Algérie” (Poche/Bourgois);
3 – Gallissot : “Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes dans le monde arabe” (Editions ouvrières);
4 – Emmanuel Sivan : “Communisme et nationalisme en Algérie” (Presses de la fondation nationale des sciences politiques);
5 – Maxime Rodinson : “Marxisme et monde musulman” (Seuil);
6 – Kader Ammour, Christian Leucate et J.J. Moulin : “La voie algérienne – les contradictions d’un développement national” (Maspéro);
7 – Gérard Chaliand, Juliette Mince : “L’Algérie indépendante” (Maspéro);
8 – Monique Lacks : “L’autogestion en Algérie” (EDI);
9 – Fadela M’Rabet : “Les Algériennes” et “La femme algérienne” (Librairie La Brèche);
10 – Brochure “Algériennes en lutte : groupe femmes algériennes” “Librairie La Brèche);
11 – Ruffinot et Jacquemot : “Le capitalisme d’Etat algérien” (Maspéro).

Cette nouvelle position qui a pour but d’appuyer de l’extérieur la bataille menée par Boumédienne au sein du régime s’accompagne cependant d’un bilan très négatif des expériences entristes, pratiquées soit par le PCA dans le FLN en 1963, soit par le Parti communiste Égyptien dans l’Union socialiste arabe de Nasser. A propos de l’Egypte, le document explique : « Cette expérience malheureuse a démontré que l’effacement des communistes en tant que parti (pour travailler ou sein de l’USA est loin d’être une panacée. Elle a contribué à démobiliser les travailleurs et les forces révolutionnaires les plus conséquentes et à semer des illusions quant à la possibilité d’amorcer une révolution socialiste sans rigueur politique et idéologique suffisante. » Le fondement de ce besoin de liberté d’action totale étant basé sur « la signification donnée par les partis marxistes-léninistes de la classe ouvrière à la notion de parti d’avant-garde et à la revendication d’autonomie des syndicats ouvriers ».

Malgré l’action en force du PAGS, il n’est retenu dans le texte finalement adopté de la charte que les amendements de la droite du régime, notamment sur la question du parti. Le PAGS va subir le contre-coup de cet échec se traduisant par une vague de démission (parfois en groupe). Néanmoins, la direction va tirer les leçons de la campagne à sa manière. Elle appelle à voter la constitution bonapartiste instituant le parti unique, puis va changer encore, « assouplir » sa position. En janvier 1977, elle publie un document politique où, si elle défend toujours l’existence simultanée du front national et du parti d’avant-garde, elle se prononce pour la première fois par écrit pour le parti unique. Elle va même jusqu’à écrire : « Nous n’excluons pas non plus dans l’hypothèse de cette évolution positive, que le FLN parvienne à se transformer en véritable parti d’avant-garde, ce qui pourrait donner à ce dernier la vocation de regrouper toutes (souligné dans le document) les forces socialistes, dans un cadre institutionnel reconnu auquel le FLN, aura apporté une composante substantielle à tous les niveaux ».

Ainsi, après avoir été successivement l’instrument d’une « dictature réactionnaire », un possible noyau d’avant-garde ; parmi d’autres, au sein du « large front démocratique et populaire » ; le parti dirigeant du « front national » ; « un appareil en décalage, parfois même en opposition avec les avancées progressistes du pouvoir », le FLN pourrait maintenant se transformer en… véritable parti d’avant-garde unique !

Cette nouvelle position implique que la direction du PAGS soit prête à envisager l’auto-dissolution de son parti et l’adhésion individuelle de ses militants au FLN. Elle exprime une adaptation au nouveau rapport de forces interne au régime sur la question du parti. Elle est opposée à 180 degrés au bilan critique des expériences entristes, tiré six mois auparavant. Mais la direction stalinienne n’en est plus à une contradiction près. Son opportunisme sans bornes par rapport à Boumédienne et sa politique active de collaboration de classe ont une logique implacable à laquelle elle est tenue de se plier.

LA DIRECTION STALINIENNE AU PIED DU MUR

Boumédienne s’emploie à exercer sur le PAGS toutes les pressions politiques nécessaires, pour amener sa direction à mettre en concordance totale ses paroles et ses actes. Depuis un certain temps déjà, il cherche à se constituer une base militante lui permettant d’imposer ses propres projets politiques face aux « libéraux » de tous poils. Or, l’accentuation du mécontentement populaire et le développement des mobilisations de masse ces deux dernières années rendent encore plus nécessaire qu’avant l’utilisation à cette fin des staliniens.

Ainsi, après la dernière vague de luttes ouvrières, il est devenu évident que l’UGTA avait besoin de renouveler son appareil compromis et de faire appel à des bureaucrates plus crédibles. C’est dans ce sens que, lors du congrès syndical, Boumédienne et Yahyaoui sont ouvertement intervenus contre la direction Benikous qui, crispée dans une défense conservatrice de ses privilèges, visait à limiter au maximum le poids politique du PAGS dans la préparation et le déroulement des assises. Alors que les statuts exigent toujours des candidata à la commission exécutive de l’UGTA l’appartenance au FLN, des militants du PAGS ont réussi à se faire élire au sein de cette instance. Or, la direction du PAGS reconnait elle-même qu’elle ne dispose pas d’une base ouvrière suffisante pour être en mesure d’imposer ses candidats et l’élection de la direction syndicale est strictement contrôlée par une commission de candidatures du FLN. L’élection de militants du PAGS à la direction de l’UGTA a donc dû être décidée par le pouvoir bonapartiste désirant soumettre le PAGS à un test politique.

LE PAGS ET LE DROIT DE GREVE

« Il est conforme à l’intérêt des travailleurs comme à l’intérêt national que le Ve congréa de l’UGTA se prononce pour que la loi fondamentale portant statut des travailleurs… donne aux travailleurs tous les moyens légaux de lutter pour améliorer leur pouvoir d’achat, leurs conditions de vie et de travail, y compris pour la reconnaissance du droit de grève, universellement reconnu comme le droit imprescriptible des travailleurs…
Il appartient à l’UGTA et aux travailleurs les plus conscients… d’éduquer et d’éclairer les travailleurs, d’Isoler les adversaires de la libération économique et de l’option socialiste… afin de
rendre inutile le recours à la grève en apportant à temps les solutions appropriées aux problèmes qui se posent… »

Parti de l’avant-garde socialiste
Alger, le 12 janvier 1978
(Bulletin d’information des PC, n° 9, 1978, éditions « Paix et socialisme », Prague

Une épreuve de force étant écartée, il n’y a que deux choix possibles pour la direction stalinienne : faire adhérer ses élus au FLN ou leur demander de démissionner sans bruit de la commission exécutive. Ce dilemme est d’autant plus cruel que l’accession inespérée du PAGS à la direction syndicale lui offre objectivement des possibilités politiques importantes. Mais, malheureusement pour elle, il n’y a pas moyen de biaiser.

La pression de Boumédienne ne s’exerce aussi dans la jeunesse. Par sa politique collaborationiste, la direction stalinienne a permis la destruction du mouvement étudiant et cautionné le passage de la JFLN (les Jeunesses du FLN à l’UNJA (Union nationale de la jeunesse algérienne). Mais elle s’est battue jusqu’à présent pour préserver au maximum l’autonomie organisationnelle des CVRA (comités du volontariat étudiant pour la « révolution agraire ») qui constituent la couverture légale de son principal secteur d’intervention. Ainsi, en avril 77, face aux tentatives des directions FLN et UNJA d’obtenir la dissolution des CVRA et la constitution de sections UNJA à l’université, la direction du PAGS avait réagi vigoureusement en caractérisant cette offensive de réactionnaire. Un an plus tard (mars 78), toujours dans le cadre de la préparation du congrès FLN, la même offensive est relancée par Boumédienne lui-même, au tavers d’une circulaire présidentielle dont le texte est sans équivoques : toutes les structures du volontariat étudiant passent sous le contrôle direct du parti.

Cette fois-ci, h direction du PAGS était littéralement le dos au mur. Il lui était impossible d’attribuer l’opération à son serpent de mer habituel, la « réaction ». Après un court instant d’hésitation, elle a fini par se plier à la décision présidentielle et a accepté de se laisser défaire de son principal instrument politique. Dans le même temps, malgré l’hostilité de la masse des étudiants à l’organisation de jeunesse du FLN et les nombreuses assemblées générales où le PAGS se retrouve en minorité face à la revendication d’un syndicat étudiant autonome, elle a décidé d’investir toutes ses forces dans la construction de sections UNJA à l’Université. Cette capitulation sans combat devant l’offensive bonapartiste, dans le secteur où le PAGS est de loin la force politique organisée la plus importante, constitue un indice révélateur sur la voie que peut aujourd’hui emprunter la direction stalinienne.

En effet, toutes les pressions exercées actuellement par Boumédienne ne visent qu’un objectif : obtenir l’auto-dissolution du PAGS dans le FLN, si possible avant le congrès. A ce sujet, des contacts auraient déjà eu lieu A un niveau élevé, en particulier par l’intermédiaire du secrétaire général du PCF.

Pour sa part, la direction du PAGS aurait, sans aucun doute, préféré la solution du front avec plusieurs composantes reconnues officiellement. Or, le pouvoir bonapartiste est resté opposé d’une façon intransigeante à toute idée de pluralisme politique. Sa fermeté a d’ailleurs été payante puisqu’elle lui a permis d’obtenir gain de cause, en amenant progressivement la direction du PAGS à admettre le principe de l’unicité du parti. Même la solution intermédiaire qui consiste à investir une partie de ses forces dans le parti officiel, tout en continuant à avoir une existence propre, semble aujourd’hui exclue. Dans les conditions actuelles d’exacerbation de la lutte des classes, il ne fait pas de doute qu’elle aurait constitué un demi-mal pour la direction stalinienne. Mais le pouvoir bonapartiste veut pousser son avantage jusqu’au bout. Ainsi, certains militants connus du PAGS qui auraient tenté d’adhérer au FLN se sont vus opposer une fin de non recevoir. Certes, un secteur de l’appareil FLN, hostile à l’entrée des staliniens dans le parti officiel, peut être à l’origine de ces obstructions. Mais il n’en demeure pas moins qu’elles s’intègrent totalement dans la politique actuelle de Boumédienne de mise au pied du mur de ses alliés.

Dans le numéro d’avril 1978 de son organe central, la direction du PAGS écrit : « la rénovation du FLN, sa transformation dans un premier stade en organisation démocrate-révolutionnaire est un objectif indispensable dont la réalisation s’étendra bien au-delà du prochain congrès. Elle sera l’oeuvre commune de l’ensemble des forces progressistes, chacune y apportant sa contribution originale. Les communistes y apporteront la leur avec d’autant plus de fermeté que cette rénovation du FLN constitue l’un de leurs axes essentiels. » Cette position de la direction stalinienne n’est pas dépourvue d’ambiguïtés. Elle a l’avantage d’être interprétable de différentes manières. Elle peut avoir pour but d’atténuer à l’avance les désillusions des militants dans l’après-congrès, en leur présentant une bataille de longue haleine, nécessitant donc temps et patience. Mais elle peut aussi exprimer des hésitations. Car si c’est une chose d’admettre par écrit l’unicité du parti, c’en est une autre de passer aux actes. En effet, la nette accentuation de la lutte des classes que connaît l’Algérie depuis 1977, avec en particulier l’irruption du prolétariat sur le devant de la scène politique, risque fort de rendre la pilule de l’auto-dissolution très difficile à avaler par la base du PAGS. Elle ne peut qu’accentuer son malaise politique, persistant depuis deux ans, et porter à un degré qualitativement supérieur la crise du stalinisme en Algérie.

LE REGIME BOUMEDIENNE VU PAR UN MEMBRE DU PCF

« Nous nous étions trompés, au mois de juin 1965, sur le caractère des changements intervenus dans le personnel dirigeant de l’Algérie. A partir d’apparences : une intervention de militaires sur un fond de puits de pétrole, dans une région du monde stratégique, pouvait impliquer un coup de la CIA, favorisant une dictature réactionnaire…
Le Président Boumédienne a maintes foi affirmé son souci de maintenir et de renforcer l’unité nationale… Ce souci n’est probablement pas étranger au choix d’un système de parti urique. On a dit et écrit parfois que cette pratique unitaire contribuait à masquer des contradictions fondamentales et à instaurer un climat politique particulièrement opaque. Le reproche a quelque apparence de fondement, mais il me paraît injustifié dans la mesure où il ne prend pas en compte le traitement de ces contradictions par le pouvoir révolutionnaire… sans heurts violents… pour, à partir d’un sentiment patriotique commun à toutes les classes de la société, agir conformément à l’option socialiste. »

Jacques de Bonis, correspondant de « l’Humanité » en Algérie. « Cahier du Communisme », n° 10, octobre 1978

Mais il n’en demeure pas moins que tous les actes de la direction du PAGS au cours des derniers mois sont autant d’indices montrant qu’elle semble prête à payer ce prix. Il est très probable qu’elle choisira de se laisser guider par son « réalisme » à toutes épreuves, fondé sur le principe : « plus les progressistes eu sein du pouvoir sont menacés par la réaction, et plus il faut d’efforts responsables pour les soutenir », et par les énormes avantages matériels que peut lui procurer « son choix réaliste ».

En effet, l’intégration des cadres staliniens aux appareils du FLN et des organisations de masse sera incontestablement source de privilèges bureaucratiques, sans commune mesure avec la clandestinité actuelle. Alors que, par ailleurs, si après avoir reculé au maximum, la direction stalinienne louvoie, le pouvoir bonapartiste se sentira en droit de douter sérieusement de ses déclarations d’allégeance. Dans ces conditions, le bâton risque de reprendre rapidement la place de la carotte, avec d’autant plus d’efficacité que les années de collaboration de classe active ont largement mis le PAGS à découvert.

FRONT NATIONAL OU PARTI UNIQUE : UNE MEME POLITIQUE CRIMINELLE ET SUICIDAIRE !

La politique mise en pratique ces dix dernières années par les staliniens en Algérie ne se distingue en rien par son originalité. Que ce soit au Soudan, en Egypte, en Syrie, ou en Irak, elle a déjà été expérimentée sous toutes ses variantes et s’est toujours soldée par le même résultat.

LIBEREZ BEN BELLA !

Ahmed Ben Bella, Président de la République algérienne, a été arrêté le 19 juin 1965 par ministre de la Défense nationale d’alors, Houari Boumédienne. Depuis lors, il a disparu ; personne ne sait où il se trouve ; aucun juge d’instruction ne l’a entendu ; pas un avocat n’a franchi le seuil de sa prison ! Il serait gardé, dans un cachot enfoui sous une caserne proche de la capitale, par plusieurs centaines d’hommes de l’Armée nationale populaire, héritière de la prestigieuse Armée de libération nationale…
Mais, quels que soient les geôliers, la réalité et bien là : cet homme de 60 ans environ a passé le tien de sa vie en prison, dont plus de treize ans sous Boumédienne. Devant ce fait révoltant, il est urgent de briser le mur du silence dressé autour de Ben Bella, même par certains ex-amis de la révolution algérienne. N’est-il pas significatif que l’ensemble, sans exception, de la « grande presse » française refuse d’évoquer le cas Ben Bella alors qu’elle s’empare de tant d’autres cas de violations des droits humains ? Comment ne pas penser qu’il s’agit de ne pas déplaire au régime algérien ?
L’« autocritique » du PCF sur la nature dictatoriale du régime Boumédienne – voir ci-contre – n’en devient-elle pas encore plus dérisoire et révoltante ? Le « cas » Ben Bella n’est en rien une « affaire interne » que les dirigeants algériens actuels auraient le droit d’étouffer indéfiniment – Craindre aujourd’hui pour la vie de Ahmed Ben Bella ne signifie nullement avaliser a posteriori la politique qu’il a menée entre 1962 et 1965. Mais l’emprisonnement de Ben Bella, arbitrairement prolongé, symbolise à sa manière la confiscation de la révolution algérienne par les dirigeants actuels.
La lutte pour sa libération doit être l’occasion, aussi, de faire connaître le sort de tous les prisonniers politiques du régime Boumédienne. Les organisations « humanitaires » doivent cesser leur silence suspect ! Seule une campagne internationale pourra obtenir gain de cause. La libération d’Ahmed Ben Bella doit redevenir l’affaire de tous les anti-impérialistes !

Au Soudan, c’est la politique du « large front démocratique et populaire », préconisée il y a quelques temps par le PAGS, qui a abouti à la destruction du Parti communiste le plus fort de tout le monde arabe. Six mois après le coup d’Etat militaire qui porta Numeiry au pouvoir, Abdelkhalek Mahgoub, le secrétaire général du PC soudanais, écrivait : « le mouvement populaire a poursuivi une lutte opiniâtre depuis octobre 1965 jusqu’au 25 mai de cette année (1969), quand un groupe de patriotes et d’officiers progressistes exprimant les aspirations du peuple, a arraché le pouvoir à la réaction et à la contre-révolution pour le remettre au front démocratique ». Plusieurs dirigeants staliniens occuperont alors des postes ministériels. Cela n’empêchera pas, un an plus tard, l’auteur des lignes citées ci-dessus de se retrouver dans les geôles de Numeiry. Et six mois après, suite à l’échec d’un coup d’Etat organisé par une autre fraction « progressiste » de l’armée, le régime de Numeiry réagira par l’organisation d’un véritable massacre touchant particulièrement le PC. Ainsi, le « pouvoir du front démocratique national » se soldait par un bain de sang.

En Syrie et en Irak, la politique du « front national, dirigé par le parti au pouvoir » a fait des staliniens de véritables otages de leurs Etats bourgeois respectifs.

Lors de la guerre civile au Liban, le PC syrien, représenté au gouvernement et au sein d’une assemblée nationale dominée à 90% par le Parti Baas, se trouva dans l’obligation de se taire et de cautionner les massacres perpétrés par l’armée syrienne contre la résistance palestinienne et le mouvement national libanais dont était membre le PC. Participant également à un gouvernement de front national, sous la direction de son propre Parti Baas, le PC irakien, pour sa part, vient de donner encore une fois la preuve de son impuissance politique à l’occasion de l’exécution des militants communistes accusés par le Baas d’être simultanément membres du PC et de l’armée, double appartenance formellement interdite aux militants de tous les partis, sauf aux baasistes eux-mêmes.

De la même manière, la politique de rénovation du parti unique, de l’intérieur, a déjà fait ses preuves. Après avoir été sauvagement réprimé par Nasser, dès son accession au pouvoir et plus particulièrement à partir de 1958, le PC égyptien n’aura aucun mal à reconnaître « la voie de développement non capitaliste » dans les mesures prises par le régime en 1961. Il finira par s’auto-dissoudre dans l’Union socialiste arabe (USA) en 1965. Sa reconstitution en 1975 ne saurait faire oublier que c’est sa propre politique criminelle et suicidaire qui a permis au bonapartisme nassérien de porter des coups sévères au mouvement ouvrier égyptien. Malgré la recomposition politique en cours depuis la fin des années 60, ce dernier ne s’en est toujours pas relevé. Quant à la bourgeoisie égyptienne, pleine de gratitude, elle remercie aujourd’hui les militants du PCE, en leur faisant la chasse, dans le but de « purifier » son appareil d’Etat. La direction stalinienne en est ainsi réduite a la défense, sans succès, « des acquis nassériens », contre un Sadate qui, malheureusement pour la cohérence de ses analyses, n’est pas né le jour de la mort de Nasser. Toutes ces expériences historiques, comme les contradictions flagrantes de la ligne du PAGS au cours des dix dernières années, montrent la nécessité d’une politique communiste-révolutionnaire en Algérie, une politique axée sur l’indépendance totale du prolétariat, au sein de la nécessaire alliance ouvriers-paysans.

La trahison stalinienne de l’aspiration profonde des masses algériennes à l’indépendance a permis au national-populisme petit-bourgeois de gagner la confiance politique de ces dernières et d’ériger ainsi un obstacle gigantesque sur la voie de leur indépendance de classe. La collaboration de classe et l’opportunisme envers Boumédienne ont, depuis belle lurette déjà, ôté au PAGS toute indépendance politique. Aujourd’hui, son autonomie organisationnelle, c’est-à-dire tout ce qui lui restait, risque d’être sacrifiée.

Si nous devons dénoncer ces risques d’auto-dissolution du PAGS dans le FLN, ce n’est pas seulement parce que nous sommes convaincus qu’il est de notre responsabilité politique d’aider toux les militants sincères, gagnés a la cause du socialisme mais abusés par la direction stalinienne et le bonapartisme boumediéniste, à comprendre qu’il s’agit là de l’aboutissement ultime d’une politique criminelle et suicidaire risquant de se solder, demain, pour eux comme pour nous, par un véritable massacre. Notre démarche est également fondée sur le fait que le résultat de cette politique se répercutera, d’une manière ou d’une autre, sur l’ensemble de la classe ouvrière et des masses populaires. Toutes les expériences de ce type ont abouti à un renforcement incontestable des classes dominantes et à un recul non moins incontestable de la classe ouvrière et de ses alliés. Or, l’indépendance de classe du prolétariat, construite à travers la lutte pour l’indépendance de l’UGTA et la formation d’organisations communistes, est une condition indispensable pour résoudre la crise de la société algérienne au profit des masses populaires. Le PAGS traversera inévitablement une crise si sa direction choisit l’auto-dissolution. Il faudra la mettre à profit afin de limiter les conséquences politiques graves de cette orientation. Cela est rendu possible par le degré élevé atteint par la crise économique et sociale et surtout par la renaissance du mouvement ouvrier et populaire qui s’affirme de jour en jour. Même si Boumédienne arrive à convaincre la direction stalinienne de faire le dernier pas, il s’y sera pris quelques années trop tard. Malheureusement pour lui, son régime n’en est plus à sa phase ascendante.

Le 30 septembre 1978


NOTE

1) Le parti communiste algérien qui avait été dissous par Ben Bella, ayant milité au sein du FLN puis de l’ORP s’est reconstitué en 1966 sous le nom de Parti d’avant-garde socialiste (PAGS).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *