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Algérie. Pour une Assemblée constituante : déclaration du Groupe communiste révolutionnaire

Déclaration du Groupe communiste révolutionnaire parue dans Inprecor, n° 44, 1er février 1979, p. 10-12

Moscow, USSR. President of People’s Democratic Republic of Algeria Houari Boumediene and USSR Chairman of the Council of Ministers Alexei Kosygin (L-R in the centre) at the airport before Boumediene’s departure to Algeria. Alexander Konkov and Lyudmila Pakhomova/TASS (Photo by TASS via Getty Images)

Boumédiène est mort. Le mécontentement ouvrier, suscité par les fortes hausses de prix du mois de Ramadhan, comme la fronde des milieux réactionnaires (petits commerçants, frères musulmans), toute cette effervescence du mois de septembre s’est tue depuis que la maladie de Boumédiène, puis sa mort, ont posé la question de l’après-Boumédiène et des perspectives politiques.

Les manifestations à la mort de Boumediene et pour ses funérailles nous rappellent la position particulière que celui-ci occupait depuis 1967 : celle d’un Bonaparte bourgeois ; celle d’un dirigeant qui semblait au-dessus des conflits de classe, qui imposait à la bourgeoisie la « révolution agraire » et ses tentatives de monopole sur le commerce extérieur, tout en brisant les luttes des travailleurs. Comme il était arrivé dans le cas de Nasser ou Peron, les affrontements limités mais réels avec l’impérialisme (nationalisation des hydrocarbures…), les efforts pour résoudre les problèmes du développement l’industrialisation, « révolution agraire », enseignement…) avaient fait de lui, malgré les échecs, un homme prestigieux parmi les masses populaires.

Pourtant, à l’ombre des sociétés nationales et des monopoles étatiques, la bourgeoisie connaissait un essor fulgurant. Aussi bien les prêts de l’Etat et les détournements de fonds que la stratégie de Boumédiène dans son ensemble favorisaient les milliers d’entreprises privées du bâtiment et les centaines d’usines textiles, sans parler des secteurs parasitaires. En effet, le projet de Boumediene était : construire l’Etat bourgeois, renforcer le capitalisme algérien et développer la bourgeoisie algérienne.

En 1972, les affrontements inter-bourgeois autour de la « révolution agraire » inauguraient la crise du capitalisme d’Etat algérien. Dès lors, les pressions pour la « sadatisation », pour l’ouverture à l’impérialisme et la remise en cause des monopoles étatiques se faisaient de plus en plus fortes.

Depuis 1976-1977, avec les débats autour de la charte nationale et les luttes ouvrières de l’été 1977, la crise connaissait une nouvelle dimension : l’entrée en scène de la classe ouvrière. La situation critique de septembre dernier en témoigne : le mécontentement populaire obligeait le pouvoir à faire campagne contre les petits commerçants.

Par l’impasse de l’industrialisation, par l’échec de l’agriculture, par le niveau de la dette extérieure (40% du PNB), etc., la faillite du projet se confirmait d’année en année.

Boumédiène est mort avant les révisions déchirantes, avant qu’une remise en cause ouverte de son projet initial ne révèle l’ampleur de l’échec, avant que le développement des luttes ne fassent clairement comprendre aux travailleurs qu’il n’était que le représentant des classes dominantes.

ET MAINTENANT ?

Le régime bonapartiste ne peut continuer à fonctionner comme auparavant. Sa constitution bâtie pour le pouvoir d’un homme, son armée sans état-major reconnu, son parti sans congrès ni direction, tout cela n’avait de sens qu’avec Boumédiène. Aucun dirigeant bourgeois de l’équipe actuelle n’a la stature politique pour jouer, dans l’immédiat, le rôle qui était celui de Boumédiène. Le régime bonapartiste sera donc défait. Mais puisqu’il n’y a pas d’alternative à l’extérieur du régime, c’est du sein du régime lui-même que viendra la relève.

La classe ouvrière (les manifestations à l’occasion des funérailles le prouvent) n’est pas candidate au pouvoir aujourd’hui. Parler de crise révolutionnaire au moment où les grèves cessent et où les travailleurs applaudissent le cercueil de Boumédiène, ce serait ne pas comprendre l’ampleur de la tâche des révolutionnaires. Néanmoins, les manifestations constituent des pressions qui empêcheront le nouveau régime de s’ouvrir trop vite à l’impérialisme et de trop affirmer le pouvoir des bourgeois et des arrivistes.

Les groupuscules de l’opposition bourgeoise (frères musulmans ou « libéraux » de l’UNLD) ne veulent peser que dans le sens de la liquidation de la politique de Boumédiène.

Ainsi donc, les barons du régime, les Boutéflika, Chadli, Yahyaoui et autres Benchérif se partageront le pouvoir. Aucun d’entre eux n’a l’envergure nécessaire pour s’imposer aux autres. Ce sera la collégialité forcée.

Cependant, comme la bourgeoisie n’envisage pas d’ouverture démocratique car elle n’est pas capable de débattre publiquement de ses options politiques sans se déchirer, il est clair que cette collégialité des premiers temps ne sera qu’une phase transitoire et que, d’éliminations en limogeages, il est très possible qu’on aboutisse à une reconcentration du pouvoir.

Mais ce régime transitoire sera plus faible que le régime précédent. Si Boumédiène usait de son poids parmi les masses travailleuses pour s’imposer face aux pressions des différentes fractions bourgeoises et arbitrer leurs conflits, sa disparition a miné la cohérence de la coalition des classes dominantes et va libérer leurs affrontements. Sans le Bonaparte qui faisait intervenir la force latente des travailleurs dans le rapport de forces politique, la « libéralisation » (Infitah s’accélérera et la politique du pouvoir sera la résultante des affrontements au sein des classes dominantes.

– ATU : Assemblée des travailleurs de l’Unité (nom donné à une usine).
– GSE : Gestion socialiste des entreprises.
– PAGS : Parti d’avant-garde socialiste.
– UGTA : Union générale des travailleurs algériens.
– UNEA : Union nationale des étudiants algériens (dissoute en 1971).
– UNLD : Union nationale des libéraux démocrates.

– Un dinar vaut approximativement 1,20 F.

Ceci stimulera davantage les travailleurs qui viennent de découvrir leurs forces nouvelles se soustraire à l’emprise politique du pouvoir. La classe ouvrière, qui fera les frais des échecs de la bourgeoisie, s’imposera de plus en plus comme une force sociale active et autonome. L’UGTA subit déjà cette pression.

L’Infitah est le vrai programme de la bourgeoisie. Commencé du vivant de Boumédiène, le procès de « sadatisation », d’ouverture à l’impérialisme, de relativisation du secteur étatisé, s’est développé ces derniers mois avec la remise en cause des CAPCS et le retour des mandataires privés dans la commercialisation des fruits et légumes. Ce processus va s’accélérer dorénavant. La perspective du développement des investissements étrangers par le biais des sociétés mixtes, celle du relâchement de la planification et la modération des rapports diplomatiques avec l’impérialisme indiquent le sens de l’évolution future.

Dans une résolution de la CEN de l’UGTA (novembre 1978), la bureaucrate syndicale a mis en garde contre l’Infitah, alors que l’opposition bourgeoise a redoublé de férocité contre le secteur d’Etat.

Si Yahyaoui, présenté comme le continuateur de Boumédiène, est soutenu par la bureaucratie syndicale, l’appareil du Parti et même par les staliniens du PAGS, et peut donc être considéré comme l’homme des « boumédiènistes », Bouteflika et Chadli, hommes d’affaires d’envergure, suscitent beaucoup d’espoirs dans les rangs de la bourgeoisie : ils pourraient pousser à une « sadatisation » rapide. Cependant, ce seront les rapports de forces au sein de l’armée et de l’appareil bonapartiste qui décideront en réalité du nom du président et du partage du pouvoir entre les hommes forts. Cela se fera en même temps en termes de clans régionaux et de clientèles personnelles. Il serait faux de penser qu’il y a de profondes divergences entre les uns et les autres.

Certes, le rythme de l’Infitah, du processus de « sadatisation », dépend aussi du choix du président. Et Yahyaoui sera incontestablement celui qui irait le moins vite dans le sens de la remise en cause de la politique de Boumédiene. Toutefois, Yahyaoui, musulman strict et nationaliste borné, ne mérite aucunement la réputation d’homme de gauche qui lui est faite.

Les staliniens du PAGS répandent à ce propos des illusions qu’il faut combattre.

Malgré ce soutien officieux à Yahyaoui, la direction du PAGS manifeste un certain attentisme, car l’incertitude de la situation actuelle compromet les perspectives d’auto-dissolution dans le FLN, vers lesquelles elle s’acheminait du vivant de Boumédiène. En tout cas, il est très possible que le PAGS arrive à capitaliser, dans la période à venir, une partie du courant boumédièniste, en animant un mouvement de résistance à l’Infitah. Cette situation pourrait donc modifier son attitude à l’égard du pouvoir, et sa politique aller dans le sens d’une participation aux luttes ouvrières et étudiantes qui ne manqueront pas de se développer.

De même, l’UGTA, sous la pression de la base et devant le flou des perspectives politiques, s’affirme d’une manière qui laisse prévoir un processus d’autonomisation à l’égard du pouvoir, à mesure que les projeta de l’équipe dirigeante se clarifieront et que les conflits de classes s’aiguiseront.

LES PROPOSITIONS DES COMMUNISTES REVOLUTIONNAIRES

Devant le bilan d’échec du régime Boumédiène, les communistes révolutionnaires réaffirment que seule la révolution socialiste, seule la prise du pouvoir par la classe ouvrière, appuyée par paysannerie pauvre, est en meuve de résoudre les tâches d’édification économique et les tâches nationales démocratiques, en entamant en même temps la construction du socialisme.

Mais les travailleurs ne se posent pas aujourd’hui la question en ces termes. Ils n’en ont ni la force, ni la conscience. C’est notre combat de communistes révolutionnaires de participer à la construction du parti prolétarien qui mènera les travailleurs à la victoire.

A LIRE ÉGALEMENT

1. Vers l’autodissolution des staliniens dans le parti unique, par S. Akli, lnprecor, numéro 38, du 16 novembre 1978.
2. La classe ouvrière face au régime, par S. Akli, Inprecor, numéro 16, du 10 novembre 1977.
3. La crise du capitalisme d’Etat et du bonapartisme en Algérie. Cahiers d’Et-Talia (Librairie La Brèche, 7 F).

Néanmoins, les travailleurs ne sont pas des spectateurs indifférents devant la situation actuelle. Ils veulent avoir leur mot à dire dans la façon de résoudre la question du pouvoir. Ils rejettent les luttes de cliques qui préparent la mascarade d’élections présidentielles de février.

C’est dans ce cadre que nous disons :
– Non au régime Yahyaoui-Bouteflika ;
– Abrogation de la constitution de Boumédiène ;
– Pour les libertés démocratiques et syndicales, libertés d’association, d’expression, de réunion, qui permettront aux travailleurs d’exprimer leurs revendications et de construire leurs propres organisations ;
– Pour l’élection libre d’une assemblée constituante qui décide de la forme de gouvernement et des lois du pays conformément aux revendications des travailleurs ;
– Pour une UGTA de classe, autonome, démocratique et combative ;
– Pour un syndicat étudiant autonome, anti-impérialiste et anticapitaliste ;
– Pour la levée de la mesure de dissolution de l’UNEA ;
– Pour une organisation autonome des femmes qui lutte contre les lois rétrogrades faisant obstacle à leur émancipation ;
– Pour les droits élémentaires des femmes ;
– Pour l’arabisation générale dans le respect des différentes cultures locales ;
– Pour l’enseignement du berbère.

Voilà ce que proposent les communistes révolutionnaires contre les congrès-bidon et les mascarades électorales.

Mais les travailleurs ne mettent pas pour autant de côté leurs autres revendications. Ils n’oublient pas que les problèmes quotidiens demeurent, que le pouvoir d’achat s’est dégradé, que les luttes sont réprimées, que la menace des licenciements collectifs est inscrite dans le statut du travailleur.

C’est pourquoi nous continuons d’exiger :
– SMIG à 1500 DA ;
– Relèvement général et massif des salaires ;
– Echelle mobile des salaires indexée sur le coin de la vie ;
– Retour immédiat aux 40 heures ;
– Abrogation du statut du travailleur ;
– Non à la CSE qui associe les travailleurs à leur propre exploitation et aboutit à la disparition de toute vie syndicale autonome ;
– Séparation entre ATU et conseil syndical ;
– Droit de grève dans le secteur d’Etat.

Notre opposition radicale à Boumédiène et à ses continuateurs n’empêche pas que nous sommes des adversaires résolus de toute politique d’Infitah.

Parce que nous avons toujours exigé :
– Une réforme agraire radicale ;
– L’expropriation immédiate et à 100%, sans indemnité ni rachat, des intérêts impérialistes,

nous combattrons :
– Contre toute restitution des terres de la « révolution agraire » ou du secteur « autogéré » ;
– Contre tout retour des intérêts impérialistes par le biais des sociétés mixtes.

Tels sont les trois volets indispensables de la politique des communistes révolutionnaires aujourd’hui.

Le 8 janvier 1979

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