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Curieux revirement de l’Etoile nord-africaine

Article signé Ibnou-Jala paru dans La Défense, 3e année, n° 129, 18 décembre 1936 ; suivi du communiqué « Un meeting des travailleurs nord-africains »

Malgré toutes les divergences qui nous séparaient de l’Etoile Nord-Africaine et bien que l’on nous ait constamment reproché les écarts de ses chefs, à aucun moment nous ne lui avons ménagé notre appui. C’eut été, d’ailleurs, une inconséquence, de notre part, de combattre, sur le terrain idéologique, un groupement qui nous semblait rechercher, comme nous, mais avec des moyens d’action différents et sur un ton que nous jugeons excessif, le relèvement moral et matériel de nos coreligionnaires. Et au moment même où nos adversaires nous combattaient avec les armes que leur fournissaient, inconsciemment peut-être, les propos de Messali et le programme même de l’Etoile Nord-Africaine, nous nous rangions, résolument, aux côtés de ce groupement extrémiste pour dénoncer les injustices qui frappaient ses chefs et flétrir toutes les tentatives d’étouffement dont lui-même était l’objet.

Ce mouvement pourtant gênait considérablement notre action, formait un obstacle sérieux à nos revendications, mais nous nous croyions tenus de le tolérer au nom de la liberté de penser, dont nous avons toujours fait notre principal article de foi. Et nous pensions tout au moins que l’Etoile Nord-Africaine ne songerait pas plus que nous à imposer au peuple musulman d’Algérie une orthodoxie politique et montrerait, par sa tolérance à l’égard des partis modérés, son aptitude à l’exercice d’une liberté qu’elle place comme nous au premier rang de ses revendications.

Il en fut ainsi pendant quelque temps où l’Etoile Nord-Africaine mena son action parallèlement à la nôtre, sans songer à combattre ceux qui ne partagent pas ses conceptions ou considèrent son programme comme une lointaine utopie.

Mais depuis le 7 juin, il se manifeste, au sein de ce parti, et sous l’impulsion de son président Messali, une curieuse intransigeance à l’égard de toutes les tendances politiques modérées qui se sont fondues dans le congrès algérien. L’infime minorité que groupe l’Etoile Nord-Africaine entend exercer sur l’immense majorité du peuple algérien dont le congrès est la seule réelle émanation, une véritable dictature spirituelle.

Nous aurions évidemment passé sous silence ce paradoxal renversement des rôles, n’eussent été les méthodes coupables auxquelles le chef de l’Etoile Nord-Africaine recourt aujourd’hui pour combattre toutes les tendances modérées. Messali, champion de l’indépendance algérienne, ne peut plus concevoir que l’on ne fasse pas de l’autonomie de l’Algérie une revendication unique à réalisation immédiate.

Et tous ceux qui croient que l’ère de l’utopie est révolue et qu’il faut désormais compter avec la réalité sont taxés de trahison, diffamés, bafoués et injuriés plus violemment que ne l’ont jamais été les plus abjects des Beni-oui-oui.

Nous n’osons pas encore, malgré la vraisemblance de certaines rumeurs et la rigoureuse concordance des faits sur lesquels elles se basent, accuser Messali de trahison et voir en lui l’agent provocateur qui veut donner à nos adversaires l’occasion et le prétexte de noyer nos revendications. Nous ne voulons pas, avec la même légèreté que lui, distribuer aux siens les épithètes de traître et de vendu qu’il déverse à jet continu sur nos ulémas et tous ceux qui, avec eux, œuvrent pour la réalisation de réformes pratiquement réalisables. Nous ne voulons voir en lui qu’une brebis égarée qui cède trop facilement aux impulsions de sa nature portée à l’exagération et aux excès. Et c’est parce que nous le considérons comme tel, que nous lui adressons aujourd’hui un sérieux avertissement.

Jamais les ulémas, depuis le début de leur mouvement de rénovation et de réforme religieuse et sociale, n’ont été plus sérieusement ni plus sournoisement combattus qu’à l’heure actuelle où la volte-face de Bendjelloul et de bien d’autres ont augmenté autour d’eux le rang des ennemis. Et c’est ce moment-là précisément que choisit Messali pour les combattre et, il faut le dire, avec plus d’acharnement que ne l’ont jamais fait nos pires ennemis, Messali le national, le champion tapageur et intransigeant du pur nationalisme algérien, combattant les ulémas et sapant à Paris même l’enseignement libre de la langue arabe, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus foncièrement national, voilà au moins un paradoxe. D’autres, avec au moins, de bonnes apparences de raison, y voient déjà une trahison ; nous ne voulons y voir, pour notre part, qu’une lâcheté.

Nous demeurons persuadés, néanmoins, que les membres de l’Etoile Nord-Africaine, dont nous respectons les opinions politiques sans les partager entièrement, sont au-dessus d’une pareille lâcheté et connaissent déjà trop la politique de l’administration algérienne à l’égard des ulémas et de tous les défenseurs désintéressés de notre cause, pour qu’ils puissent s’en faire inconsciemment on non les coupables auxiliaires.

Nous espérons qu’ils voudront bien rappeler leur président à l’ordre et l’inviter à réserver à d’autres adversaires les moyens honteux qu’il emploie à l’égard de nos ulémas.

IBNOU-JALA


Un Meeting des Travailleurs Nord-Africains

Les travailleurs nord-africains organisaient vendredi soir, à l’Unitaire, sous l’égide de l’Etoile Nord-Africaine, un grand meeting.

Après avoir entendu les orateurs : Amouroux, pour le parti socialiste S.F.I.O. ; Cazade, du Secours populaire ; Beddek, de l’Etoile Nord-Africaine, l’ordre du jour suivant a été adopté à l’unanimité :

« Les travailleurs nord-africains demandent au gouvernement de Front populaire de faire voter le plus rapidement possible les lois accordant à tous les musulmans algériens : les droits politiques, le droit syndical, les lois sociales et l’application des allocations familiales.

« Ils s’élèvent avee la dernière énergie contre le projet Viollette qui n’accorde le droit de vote qu’à une minorité. Ils réclament le suffrage universel. De même, ils demandent la suppression du code de l’indigénat, des lois d’exception, et de la responsabilité collective impliquée par le code Forestier.

« Ils protestent avec indignation contre les condamnations qui viennent de frapper Si Brahim-el-Ouazzani, Fassi, dirigeants de l’Action Marocaine, contre les poursuites intentées à Messali, Hadj, à Tlemcen, ainsi qu’à ses camarades.

« Ils demandent avec insistance l’épuration de l’administration algérienne de tous les éléments fascistes, ainsi que la disparition des services spéciaux de police institués à l’encontre des travailleurs nord-africains.

« Enfin, ils réclament l’égalité pour le travail, c’est-à-dire : l’inscription de tous les chômeurs nord-africaine au fonds de chômage ; les allocations pour les pères de famille ; l’emploi des chômeurs nord-africains dans les chantiers départementaux.

« Ils se séparent en adressant leur salut fraternel aux républicains en lutte contre le fascisme et aux cris de « Vive l’union fraternelle des peuples ! Vive la liberté pour tous ! A bas la haine de race et l’impérialisme ! ».

(Communiqué).


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Nedjib SIDI MOUSSA