Edgar Morin : La révolution anticoloniale

Article d’Edgar Morin paru dans Arguments, 2e année, n° 10, novembre 1958, p. 27-31.

 

 

III. La révolution algérienne et la gauche française

Que l’on s’entende bien. Je suis internationaliste et non nationaliste. Je ne respecte pas le nationalisme algérien comme un nationaliste éclairé respecterait un nationalisme étranger, légitime comme le sien propre. Au fait, je ne respecte rien. Ce qui mérite d’être reconnu et défendu, dans le nationalisme algérien, c’est la revendication à la dignité et l’égalité de 8 millions d’êtres humains, et c’est la condamnation d’un système colonial et raciste.

Gauche française et nationalisme algérien.

Ce qu’on appelle la gauche française englobe l’héritage de deux traditions. La première est celle de l’internationalisme prolétarien, la seconde celle du nationalisme éclairé.

La première est une conception universaliste qui considère comme naturelle, nécessaire et progressive la destruction du colonialisme ; l’internationalisme conteste même la nation d’ « intérêt national » français, qui camoufle les intérêts de la classe dominante. Le « nationalisme éclairé » s’efforce de concilier l’ « intérêt national » du pays colonisateur avec, soit les nécessités ou les contraintes d’une évolution reconnue inéluctable, soit les aspirations « humanistes », « généreuses » qui lui semble relever de la vocation française.

Ces deux traditions, en 1954, faisaient, chacune de leur côté, eau de toutes parts.

Dans la perspective de l ‘internationalisme prolétarien, la destruction du colonialisme, celle de l’impérialisme et celle du capitalisme semblaient indissociables. C’est la  conjonction même des mouvements révolutionnaires des pays impérialistes et des pays colonisés qui, abolissant l’ancien ordre des choses, devait instaurer un socialisme multinational. Au nationalisme succéderait l’internationalisme, lequel transforme les nations en nationalités. C’est le sens de la politique des nationalités, définie dans Le Marxisme et la question nationale de Staline, avant le Stalinisme, et dans les premiers congrès de la Ille Internationale.

Le phénomène nouveau, devenu massif après la deuxième guerre mondiale, a été celui de la révolution anti-impérialiste en Asie et en Afrique effectuée sur le type strictement nationaliste – Chine et Viet-Nam exceptés. Pour l’internationaliste, ces mouvements nationaux devaient apparaître à la fois comme progressifs et régressifs. Progressifs parce qu’ils détruisent le colonialisme, sapent l’impérialisme, et affaiblissent le capitalisme, régressifs parce qu’au lieu de faire confluer le mouvement des masses colonisées vers la société internationale sans classes, ils la fixent sur des idéologies que le socialisme critique et dépasse. Cependant la plupart des internationalistes, fort logiquement, pensèrent que les mouvements anti-impérialistes étaient plus progressifs que régressifs, et prirent parti en leur faveur. Le problème devint plus délicat lorsque l’indépendance politique acquise, certaines des nations nouvelles subirent une dictature de classe bourgeoise ou une dictature de caste militaire, lorsqu’au nationalisme de la lutte anticoloniale succéda un nationalisme d’Etat, xénophobe, raciste ou agressif. Toutefois, de nombreux internationalistes pensèrent encore que l’Egypte de Nasser, par exemple, si régressif que fût son régime intérieur, jouait un rôle progressif sur l’arène internationale (accords de Bandoeng, Congrès du Caire, etc.).

Mais, entre temps, l’internationalisme se disloquait, se dispersait. En 1920, l’internationalisme communiste pensait pouvoir impulser ou contrôler plus ou moins le mouvement des peuples opprimés par le colonialisme et rapidement dépasser le nationalisme selon la dynamique de la révolution permanente. En 1950, les mouvements d’émancipation échappent au contrôle d’une internationale et s’effectuent en dehors d’une conscience internationaliste. Il n’y a plus d’internationale prolétarienne.

Tout d’abord, l’internationalisme de la IIIe Internationale s’est concentré sur un objectif essentiel, la défense de l’U.R.S.S., considérée comme le bastion du socialisme universel. Ensuite, il s’est recouvert d’un masque idéologique et tactique, le masque même du nationalisme, pour s’adapter aux nouvelles conditions de la défense de l’U.R.S.S., après la victoire des nazis en Allemagne. Finalement, le masque s’est imprimé sur le visage, tant en U.R.S.S. que dans les partis communistes du monde, le nationalisme stratégique ou tactique a étouffé en très grande part l’internationalisme. Parallèlement, la IIe Internationale se vidait constamment de toute sève internationaliste : les partis sociaux-démocrates s’adaptèrent au cadre national qu’il s’agissait autrefois de détruire. Ce n’est que dans des groupes minoritaires – ceux de la IV• Internationale – ou chez des dispersés que continue à vivre la conscience internationaliste.

C’est donc un internationalisme extraordinairement affaibli, exsangue, souvent inavoué, souvent enveloppé de néo-nationalisme qui se trouve face à la révolution algérienne en 1954. Cette révolution n’est nullement contrôlée par le communisme héritier de la IIIe Internationale, mais par un mouvement nationaliste spécifique : le F.L.N. A partir de 1954, l’internationalisme fatigué se heurte à des problèmes aggravés. A l’heureuse époque de l’idéologie juvénile et conquérante, les révolutionnaires pensaient que la destruction du capitalisme et de l’impérialisme ouvrirait une ère nouvelle : certes, l’humanité ne se serait pas trouvée ipso facto réconciliée avec elle-même, mais l’exploitation de l’homme par l’homme aurait vécu, ainsi que les forces magico-mythiques liées à cette exploitation : le nationalisme, la religion. Aujourd’hui il apparait que la destruction du capitalisme en U.R.S.S. a provoqué une nouvelle forme d’exploitation et n’a porté nul coup mortel au nationalisme et à la religion. Il apparaît en outre que si les peuples coloniaux se libéraient d’une des formes les plus odieuses de la domination et de l’exploitation, de nouvelles formes d’exploitation tendent à se reconstituer : appareils politico-militaires, idéologies religieuses (islamisme) et nationalistes. Le F.L.N., après l’Istiqlal et le Neo-Destour tunisien, mais à un degré accru par la radicalisation impitoyable de la lutte, apparait dans ses ambivalences : mouvement de libération par rapport à la colonisation française, mouvement en partie imprégné de socialisme démocratique ou de libéralisme bourgeois, mais aussi mouvement imprégné de ces facteurs virulents qui en Egypte ont produit la dictature d’une junte militaire, à caractères para-fascistes.

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L’internationalisme se trouve en crise devant le problème algérien. Ou bien il s’est atrophié et mêlé de nationalisme et il n’ose pas lutter ouvertement pour la cause nationaliste algérienne et contre l’impérialisme français. Ou bien il envisage les ambivalences du nationalisme algérien. Ou bien encore, il se trouve à demi-paralysé par la conscience de la gravité du conflit F.L.N.-M.N.A.

Mais, d’un autre côté, le nationalisme éclairé connaît une crise inverse. Nombreux étaient jusqu’en 1954 ces nationalistes modérés de gauche qui vivaient sur les mythes de la « vocation française » libérale, fraternelle, humanitaire, mythes qu’aurait suffi à dissiper le moindre regard porté sur un siècle de colonisation française et plusieurs siècles d’histoire nationale.

A partir de 1954, beaucoup de nationalistes éclairés découvrent que la guerre d’Algérie est avant tout une répression contre une population. Mais prisonniers de leur optique traditionnelle, ratissages, exécutions, tortures leur apparaissent comme une tâche d’infamie sur la France qu’ils croyaient immaculée. Certains de ces « nationalistes éclairés », versant même dans le nationalisme masochiste, la « honte » d’être français, le sentiment de culpabilité, « nous sommes complices des assassins » continuent à ignorer que ratissages, exécutions, tortures, racisme, terreur font partie d’une longue tradition ininterrompue. D’autres prennent conscience de l’exploitation coloniale et dès lors refusent la colonisation. Mais non pas au nom de l’internationalisme. Au nom du nationalisme opprimé auquel ils s’identifient. Ils reportent sur le F.L.N. les vertus qu’ils ont retirées à la France éternelle. Mais en même temps, ils n’ont pas perdu leur langage et leurs habitudes. Ils continuent à parler au nom du nationalisme français et craignent d’évoquer publiquement leur adhésion à l’indépendance algérienne. Le sentiment de ces néophytes de l’anticolonialisme est ardent, généreux, irréprochable. Mais leurs conceptions restent intimidées et paralysées. Ils souffrent du double complexe de culpabilité : à l’égard du nationalisme français dont ils voudraient se croire les représentants lucides et authentiques, à l’égard du nationalisme algérien dont ils ne veulent connaitre que la vertu ontologique, jamais les réalités politiques. Pour eux, le F.L.N. est l’incarnation du peuple algérien opprimé et martyrisé et la France doit rester la France.

Mais, en dépit de toutes ces confusions et de cette timidité intellectuelle, nombreux sont les nationalistes éclairés qui découvrent ce qu’ils n’avaient entrevu que de loin, et très vite, dans le passé : le colonialisme.

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Et ainsi, la situation de la gauche française est commandée par deux prises de conscience partiellement contradictoires :

1) Pour les uns, ex-nationalistes euphoriques, la prise de conscience de l’exploitation coloniale et du caractère émancipateur de la révolution algérienne.

2) Pour les autres, ex-internationalistes euphoriques, la prise de conscience des nouvelles structures de domination et d’exploitation, qui sapent les anciennes, mais pour leur succéder.

Or, l’une des deux prises de conscience tend à escamoter l’autre. Le plus difficile est évidemment de penser les contradictions de la réalité. Il est difficile également que les deux prises de conscience, si elles sont maintenues, ne se neutralisent pas réciproquement dans un scepticisme ou un sentiment d’impuissance.

Mais, à vrai dire, tout notre problème consiste à ne pas escamoter l’une ou l’autre face du problème algérien. Les difficultés commencent, mais elles ne sont pas insurmontables. Il s’agit de maintenir une vision internationaliste et socialiste dans le conflit. C’est-à-dire se prononcer sans équivoque contre tout colonialisme, se sentir solidaire des masses algériennes opprimées et misérables, mais ne pas identifier à priori leur cause aux organismes politiques auxquels elles font diversement confiance.

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Les révolutions coloniales sont d’un type nouveau. Dans un sens, elles sont parentes des révolutions nationales qui dans l’Europe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ont porté à l’indépendance de nombreux pays européens qui se libérèrent de l’Empire autrichien ou du joug ottoman. Ces révolutions européennes furent « bourgeoises », même quand leurs guides furent des aristocrates et leurs combattants des paysans : elles bénéficiaient de la solidarité des classes bourgeoises de l’ouest européen, et furent alimentées par l’idéologie bourgeoise du XIXe siècle. Et de toutes façons il existait déjà dans ces nations une solide bourgeoisie urbaine nationaliste et démocrate. Dans les pays coloniaux, la bourgeoisie urbaine est demeurée sous-développée ; de plus, elle ne bénéficie nullement dans sa première phase révolutionnaire de l’appui collectif de la bourgeoisie mondiale. La bourgeoisie des pays d’Occident est au contraire leur premier ennemi, bien que, dans sa seconde phase, elle puisse devenir leur alliée. C’est donc théoriquement dans le marxisme, pratiquement dans le mouvement ouvrier, que dans une première phase, les mouvements coloniaux vont chercher leurs appuis. Mais quand, dans une seconde phase, le mouvement ouvrier d’Occident cesse d’être un allié, même paternaliste, et que le marxisme se trouve figé ou atrophié, alors les mouvements coloniaux sont amenés à s’appuyer à la fois sur trois éléments :

1) Les éléments hérités du passé précolonial (islamisme en Afrique du Nord, civilisation malgache, civilisation nègre, etc…) ;

2) Les conceptions bourgeoises de la nationalité ;

3) Des conceptions socialisantes ou marxistes.

C’est dans ce syncrétisme que réside l’originalité des révolutions coloniales. Elles ne sont pas des révolutions bourgeoises proprement dites, elles ne sont pas non plus des révolutions prolétariennes ou socialistes, et ce ne sont pas non plus des tentatives de restauration pure et simple du passé autochtone. Mais ce syncrétisme est évidemment instable. Il permettrait d’entrevoir un développe ment dans le sens trotskyste de la révolution permanente, c’est-à-dire un dépassement de la révolution bourgeoise en révolution socialiste ; mais ceci n’est possible que dans une dialectique internationale où la révolution prolétarienne des pays impérialistes et celle des pays colonisés s’entraideraient mutuellement. En fait, la révolution bourgeoise n’a été dépassée que là, et pas toujours, où il y a eu frontière géographique commune entre le pays en révolution et le bloc anticapitaliste (la Chine d’abord, le Viet-Nam du Nord ensuite), et du reste pour se figer en système d’appareil, sur le modèle de l’U.R.S.S.

Ailleurs, la situation est dominée par la faiblesse de la bourgeoisie nationale et la faiblesse du prolétariat industriel, la prépondérance numérique des masses paysannes misérables et encore non politisées. Dans ces conditions, des appareils politiques ou militaires, des juntes, des clans, un chef charismatique peuvent s’emparer du pouvoir en s’appuyant, soit sur la ferveur, soit sur la passivité des masses. Ces appareils, juntes, clans, chefs, peuvent profiter, non seulement de l’antagonisme latent ou manifeste entre bourgeoisie et prolétariat encore sous-développé pour se maintenir au pouvoir, mais encore des grands antagonismes mondiaux entre U.R.S.S. et U.S.A. Ils constituent, en fait, une tierce force.

Cette tierce force peut présenter des caractères encore plus régressifs que ceux du stalinisme et du capitalisme, quand il s’agit de dictatures racistes et religieuses, de sortes de fascisme primitif. Mais elles :peuvent aussi être progressives-régressives, en développant les classes urbaines, en élevant sinon le niveau matériel, du moins les besoins culturels des masses, en intervenant dans l’arène mondiale dans le sens de la. poussée des forces nouvelles encore bloquées par l’antagonisme principal : U.R.S.S.-U.S.A.

Tout ceci nous oblige à des attitudes complexes. Certes le principe est clair : quoique nous soyons parfaitement conscients que la lutte contre une tyrannie peut aboutir à une nouvelle tyrannie de type différent, quoique nous soyons conscients que la destruction de la tyrannie tsariste ait abouti à la tyrannie stalinienne, et l’on pourrait multiplier les exemples de tous ordres montrant que les peuples n’ont souvent fait que changer de chaines, nous ne serons jamais de ceux qui accepteront l’ordre établi, le colonialisme ou l’impérialisme présent sous le motif qu’il ne suffit pas d’éviter Charybde pour échapper à Scylla. Nous savons que l’action quelle qu’elle soit implique un risque, risque d’échec, de régression, de développements imprévisibles, etc… Et nous préférons les risques de l’action pour l’émancipation à la certitude de l’oppression. Mais pour nous l’émancipation ne peut se réduire au mot d’ordre d’émancipation, ni à une seule forme d’action qui serait la lutte armée. C’est un processus sociologique qui exige certaines conditions économiques et politiques.

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Quelles sont nos perspectives ?

Tout d’abord, il faut situer le problème algérien dans nos perspectives politiques générales, qui sont la reconstitution de la gauche socialiste dans le monde.

Aujourd’hui, la véritable gauche est antistalinienne, anticapitaliste, et refuse l’embourgeoisement social-démocrate. Elle se reconnaît à l’exigence du socialisme démocratique. C’est dire qu’elle est dispersée, étouffée, isolée face à ses ennemis gigantesques. Si l’esprit de gauche est très répandu, il est en même temps très altéré, aliéné et mystifié. La conscience de gauche renaît à peine en se dégageant aussi bien du stalinisme que de la social-démocratie. Elle est encore impuissante, quoique ce soit elle qui ait donné son sens à l’Octobre polonais et à la révolution hongroise. Le problème premier est que la gauche socialiste, partout dans le monde, prenne conscience d’elle-même, crée ses organisations autonomes et forme une chaîne internationale. Ces perspectives sont à longue haleine. Nous sommes aussi peu avancés que l’était Marx au milieu du XIXe siècle. Mais tôt ou tard, les grandes illusions et les grandes mystifications doivent s’effondrer, et tôt ou tard les besoins s’éclaireront et deviendront urgents. C’est pourquoi il ne convient pas de se divertir de cette tâche fondamentale.

En Algérie comme ailleurs, il s’agit de favoriser la constitution d’une gauche autonome. Les éléments de cette gauche se trouvent dans le F.L.N., le M.N.A., et dans le P.C.A. Mais aucune de ces trois organisations ne répond aux besoins de la gauche encore que le mot d’ordre messaliste de « Constituante algérienne due au suffrage universel » soit un mot d’ordre fondamental de gauche. Il faut aider cette gauche à se dégager et la préserver des formidables pressions qui tendent à son annihilation, il faut donc favoriser tous les courants, toutes les intentions de gauche où qu’elles se manifestent, favoriser la démocratie algérienne, seul bouillon de culture favorable à la gauche.

Ceci évidemment ne suffit pas. Il y a les problèmes spécifiques de l’Algérie et le problème immédiat et contraignant de la guerre d’Algérie, où un peuple veut briser la domination raciale d’une minorité ethnique. Sur ce point, nous ne devons même pas atténuer notre pensée : nous sommes radicalement ennemi de tout système colonial et de toute domination raciale.

Mais ceci ne doit pas nous masquer les problèmes fondamentaux de l’Algérie, qui se poseront au grand jour, après la guerre, et se posent déjà. Ce sont les problèmes fondamentaux du Tiers-Monde et du sous-développement. Leur solution dépend autant des rapports mondiaux que des développements intérieurs à l’Algérie.

C’est dire que le problème algérien se trouve intégré au plus grand problème de notre époque celui de l’égalisation économique ente le monde sous-développé et le monde industrialisé. Bien des chaos, des conflits, des crises, des dictatures, des oppressions se préparent.

Finalement, le problème algérien d’après-guerre dépend non seulement de la France, de l’évolution de l’Afrique, de l’Europe, des deux blocs mais selon une dialectique en chaîne, la guerre d’Algérie a modifié et accéléré l’évolution de l’Afrique dans son mouvement vers l’indépendance, a modifié et accéléré l’évolution de la France, et de là de l’Europe, retentit sur les Etats-Unis et sur l’U.R.S.S. Dans cette dialectique complexe, toutes les coordonnées deviennent des variables et les variables deviennent des coordonnées. C’est ce qui obscurcit nos visions d’avenir, et nous empêche de formuler autre chose que des souhaits pieux ou de vagues schémas.

Que tout ceci décourage les esprits faiblement trempés, c’est possible. Mais les tâches de la gauche sont de dissiper les euphories. On ne peut véritablement lutter pour la libération de l’homme qu’en se débarrassant de toutes illusions. Tôt ou tard, celles-ci font dériver la lutte et la détournent de son sens premier. On croit continuer à combattre pour le socialisme ou la liberté. On soutient les nouvelles tyrannies. Notre position est claire. Nous sommes radicalement opposés au nationalisme français, à la domination coloniale et à la guerre d’Algérie. Mais nous critiquons le nationalisme arabe et algérien dans la mesure où il recommence les aventures nationalistes d’Occident. Bien sûr, les nouveaux nationalismes du Tiers-Monde expriment encore, dans la phase où le colonialisme n’est pas mort, la revendication universelle qui dresse les dominés contre les dominants, les esclaves contre les maîtres. Mais il est temps de ne plus subordonner nos fins internationalistes à la logique des nationalismes. Il est temps de ne plus soutenir les bureaucraties d’Etat, les systèmes d’appareil, les dictatures de junte uniquement parce qu’ils détruisent les formes anciennes de l’exploitation européenne, impérialiste et capitaliste. Car ces nouveaux systèmes reconstituent sous des formes nouvelles l’exploitation et la domination. Tout cela, je le répète, n’est ni simple, ni facile, comporte des équivoques et risque perpétuellement la stérilité ou l’abdication. Tout cela est d’autant moins aisé qu’aujourd’hui, les grandes lignes d’une stratégie politique d’ensemble nous font défaut.

Il nous manque aujourd’hui, après 40 années de stérilité sociologique de la pensée socialiste, les analyses des grands courants qui entraînent l’U.R.S.S., les U.S.A., l’Europe et le Tiers-Monde – Asie et Afrique. Seules de telles analyses permettraient à nos principes politiques de s’articuler sur l’évolution mondiale, plutôt que de la suivre en aveugles ou de la précéder utopiquement.

Et l’immédiat ? L’immédiat c’est la paix – c’est-à-dire le compromis. Ou la guerre jusqu’à l’indépendance ou l’extermination du mouvement d’indépendance. On ne peut jouer sur les deux tableaux. Après tant de morts et de convulsions horribles je préfère les inconvénients de la paix aux bienfaits de la guerre.

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