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Alain : La peur de l’autre

Articles parus dans Informations et réflexions libertaires, n° 58, janvier-février 1985, p. 4-8

Arrivée de la marche anti-raciste Convergence 84 a Paris composée de plusieurs milliers de personnes le 1er décembre 1984 a Paris, France. (Photo by Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Car il savait (…) que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.
Albert Camus (La Peste)

JUIFS, ARABES, PEDES… ET FIERS DE L’ETRE !

Les coups de gueule de Le Pen et autres pourraient nous faire croire que le racisme est une théorie actualisée par eux à partir d’une réflexion et d’un système cohérent. En fait, il n’en est rien. Même s’il se manifeste de façon plus ouverte à certaines périodes, et en particulier la nôtre, il est toujours présent, dans notre histoire, à l’état latent, et il suffit généralement de peu de choses pour qu’il éclate : conflit dans le métro, dans une cité, bagarre à la sortie de l’école, et les injures racistes pleuvent, d’abord peu distinguées des autres insultes mais qui veulent être le maximum de l’humiliation. De même les plaisanteries à propos des étrangers dont notre bon peuple de France est friand, témoignent-elles d’une mise à distance qui veut montrer que l’autre a toujours quelque chose d’un peu bizarre et que le normal, c’est nous.

Toujours présent, il est aussi immuable. Les thèmes sont toujours les mêmes : peur de perdre sa place (son emploi ou son identité), peur de la « barbarie » et de la sexualité de l’autre, peur, en somme, de perdre un cadre étroit et rassurant de références anciennes. Cependant, ce qui peut être encourageant, c’est que, si violent et stupide soit-il, le racisme est toujours voué à l’échec : les civilisations sont en évolution constante et cette évolution est faite de mélanges et de rencontres, faute de quoi, il y a stérilisation et mort.

Immuable, voué à l’échec à long terme, et parfois à un succès immédiat parce qu’il systématise les peurs d’une société, le racisme n’est pas une doctrine politique. Il est l’expression la plus brutale d’une peur incontrôlable.

Le racisme ne connaît pas les barrières de classe. Rationnellement, on pourrait comprendre qu’il soit l’apanage de la bourgeoisie nationaliste, puisque l’ouverture à d’autres peuples s’oppose à ses prérogatives. Mais son expression la plus évidente est d’abord visible dans les classes populaires. Et là, il ne sert à rien de réaffirmer, ce qui est pourtant vrai, que le racisme s’oppose aux intérêts du prolétariat : il ne sert à rien de dire à quelqu’un en prise à la terreur qu’il ne doit pas s’affoler et que chacun de ses mouvements insensés est beaucoup plus dangereux que ce qu’il désigne comme l’origine de sa peur.

Le racisme existe aussi dans les classes plus favorisées. Mais il prend alors souvent un aspect plus policé, plus ouaté. Il prend même souvent l’apparence de la tolérance : « ces gens-là » ont des mœurs un peu attardées qu’on ne comprend pas mais qu’il faut respecter, de loin.

Le racisme n’est pas non plus l’apanage de la droite. Il ne s’identifie pas au fascisme. Ni Mussolini, ni Franco n’utilisaient le racisme comme partie fondamentale de leur système. A ma connaissance, Pinochet n’y fait pas non plus appel. En France même, certains groupuscules d’extrême-droite se disent antiracistes (*). D’une manière générale, cela ne les rend pas plus attirants, mais prouve que le racisme n’est pas, au départ, attaché à un système politique. On sait que les régimes communistes l’ont souvent utilisé, peut-être dans une perspective démagogique et tactique, mais le résultat n’en a pas moins été meurtrier, et les manifestations d’antisémitisme, notamment, accompagnent toute l’histoire soviétique.

En France même, les municipalités communistes ont souvent d’étranges réactions. Dans le bulletin municipal de Vénissieux, sous la signature du maire communiste, on peut lire des phrases pour le moins ambiguës :

« Même s’il faut bien (pourquoi ?) constater que la plupart de ces délits sont
commis par des jeunes d’origine étrangère, dont la plupart sont de par la loi
devenus français, je ne tomberai pas dans le piège du racisme qui consisterait à généraliser »
(mais c’était juste…). A quoi sert donc cette constatation, puisque même si elle était vraie, elle ne donnerait, de l’aveu même de son auteur, aucune prise sur la réalité ? Un peu plus loin, un encadré signale que la municipalité est « à la recherche d’une solution » aux problèmes posés par les nomades. Là aussi, on se retranche derrière la loi : « dès lors que la loi tolère le nomadisme, il est indispensable que les personnes qui s’y livrent (comme on se livre à un vice ?) puissent s’arrêter et stationner ». Ah, si la loi n’était pas là, Maghrébins délinquants et gitans n’auraient qu’à bien se tenir pour éviter une colère tout à fait légitime et un lynchage sans problème !

Je n’accuse pas ici le PC de racisme. La plupart des militants communistes que je connais prennent personnellement des positions qui s’y opposent. Il n’y a pas de raison de penser qu’il en aille différemment des dirigeants. Plus vraisemblablement, il s’agit d’une forme de raison d’état. Puisque les travailleurs, ou du moins une grande partie d’entre eux, expriment des émotions racistes, il faut lâcher du lest et leur montrer que, parti de la classe ouvrière, on représente fidèlement celle-ci, y compris dans ses saloperies et qu’on prend en considération ses peurs et ses petitesses.

Ce calcul n’est pas un bon calcul. En effet, la gauche ne sera jamais aussi convaincante que l’extrême-droite sur ce terrain. Celle-ci est en effet seule à justifier théoriquement le racisme, à l’intégrer dans un système cohérent et à lui donner ainsi droit de cité. Grâce à elle, il n’est plus quelque chose de honteux et de clandestin, mais il devient proclamé. On passe facilement du « je ne suis pas raciste, mais … », déjà inquiétant, au « je suis raciste, parce que … ». La gauche ne sait qu’emboîter le pas, avec des explication gênées, puisqu’elle part du postulat que le peuple ne peut être raciste, puisque cela serait contraire à ses intérêts fondamentaux.

Reconnaître l’existence d’une calamité n’est pas la justifier ni s’y résigner. Le racisme existe partout, à l’état latent, y compris, sans doute, parmi les anarchistes. Pour autant, nous ne nous y résignerons jamais. Ce n’est pas par pur altruisme. Sinon nous devrions non seulement nous indigner, mais aussi lutter concrètement contre toutes les injustices qui sont commises partout à la surface du globe. Mais le racisme se manifeste ici et maintenant, et il nous menace directement, tout blancs de peau que nous puissions par hasard être. Il n’est que la manifestation la plus visible de la haine et de la peur morbides, du désir insensé de nier les différences individuelles et l’histoire. Ce n’est pas seulement la peau des immigrés qu’on épie, mais aussi la nôtre, notre désir de vie.

Tous les arguments prétendument rationnels donnés par les partisans du racisme ne tiennent évidemment pas la route. Les immigrés ne sont pas responsables du chômage ni du déficit de la Sécurité Sociale. Des documents officiels multiples et publiés le prouvent, sans rencontrer aucun écho. C’est qu’il s’agit de bien autre chose, de plus profondément ancré qui trouve seulement dans ces pseudo-arguments des aliments et des justifications. Il s’agit de cette peur inavouée qui peut saisir chacun d’entre nous à l’idée du changement, de l’ouverture à l’autre, ou à cette partie de soi qu’il a enfouie au plus profond de lui-même. Il est la négation imbécile de fait, que toute culture est heureusement amenée à évoluer et à se modifier et pour cela a besoin de s’ouvrir aux autres.

Au racisme se mêlent toujours des thèmes sexuels qui prouvent les inquiétudes de ceux qui le prônent face à tout ce qui est de l’ordre de la vie : « Anars, homosexuels, gouines, pédérastes, payés par Moscou » (hélas, si peu), ont-il écrit sur les murs du local de la rue Pierre Blanc, avant d’essayer d’en fracturer la porte et d’écrire « représailles» dessus, comme au bon vieux temps, à la suite de notre participation à une manifestation antiraciste. Dans le même temps, ce qui permet d’exclure la coïncidence, un camarade trouvait dans sa boîte aux lettres un mot signé aussi de la croix gammée : « Gare à ta putain de femme qui couche avec les ratons ». Tout cela en dit plus profond sur la véritable nature du racisme que les argumentations bon enfant et hypocrites d’un Le Pen. C’est bien la preuve qu’il ne s’agit pas là d’une doctrine, si sommaire soit-elle, contre laquelle on pourrait argumenter, mais d’une véritable ordure, d’une maladie, hélas incurable, que Reich appelle la peste émotionnelle, et contre laquelle il n’est d’autre remède que l’isolement ou l’éradication.

Les immigrés et les autres minorités ainsi montrées du doigt, commettraient, me semble-t-il, une erreur très grave, s’ils pensaient pouvoir lutter contre cette peste en tentant de passer inaperçus, ou de banaliser leurs originalités ou leurs différences. Ils ne feraient qu’exciter une haine, de toute façon émotionnelle, et qui la trouvera toujours, cette différence, dans n’importe quelle couleur de peau, dans n’importe quelle coiffure, dans n’importe quel regard, dans n’importe quel désir. Ils ont tout intérêt, et nous avons tout intérêt avec eux, parce que nous ne sommes pas seulement solidaires en idée, mais dans nos vies et nos destins, que nous cherchons à ouvrir à l’aventure et à l’étrange qui l’accompagne forcément, à affirmer au contraire, comme valeurs positives, tout ce qui marque une différence, une ouverture peut-être vers des horizons jusque là inconnus. Il n’est pas vrai que les immigrés vivent comme tout le monde, et c’est tant mieux, car tout le monde ne vit pas tellement bien. Il n’est pas vrai que la vie sexuelle des homosexuels soit semblable à celle de tout le monde, au choix du partenaire près, et c’est tant mieux, car la vie sexuelle de tout le monde n’est pas tellement réjouissante. Il n’est pas vrai que, anarchistes, nous pensions comme tout le monde, et c’est tant mieux, car tout le monde pense assez peu. Ce que nous avons en commun avec tout le monde, ce sont nos communes médiocrités, et aussi la consolation que nos vies et nos pensées peuvent être autres et donc plus intéressantes, puisque plus diversifiées. Certains, par nécessité sociale ou intérieure ou par choix délibéré vivent ou pensent ouvertement ces différences. Comme tels, ils sont plutôt plus intéressants que la moyenne des gens parce qu’ils nous montrent des voies nouvelles pour nous, auxquelles nous n’aurions peut-être pas osé penser.

Il n’est pas étonnant que, malgré quelques exceptions, l’extrême-droite récupère et attise le thème du racisme. Il n’est pas étonnant que la droite dans son ensemble et dans son discours politicien cherche à intégrer et à « comprendre » cette folie, puisque sa perspective est celle du maintien de l’ordre, et que la différence dérange l’ordre. Il n’est pas étonnant que tous les pouvoirs, même de gauche, soient très mal à l’aise devant cette peur, puisqu’il est de la nature du pouvoir de se vouloir rassurant et protecteur (ce que nous, anarchistes, pensons complètement illusoire).

Le drame c’est que si, à long terme, l’extrême-droite, en tout cas sous sa forme ouvertement fasciste, est vouée à l’échec, à court terme, la bêtise, le racisme et le totalitarisme risquent toujours de l’emporter. Et ce court terme, à l’échelle historique, peut bien durer tout une génération, à l’échelle humaine.

Avant que, pour faire œuvre civilisatrice, les enfants blancs de peau ne cassent la gueule aux enfants arabes, à la sortie des écoles. Avant que ne s’organise publiquement et officiellement la chasse aux teints basanés, aux cheveux crépus, aux pédés, aux albinos… Avant que, poussée au pouvoir par la lâcheté de la gauche et les effets de la crise économique, la droite officielle, dans la foulée, prise au piège de sa complaisance envers son aile extrême, ne nous prépare un Chili sur mesure, quadrillé, misérable certes, mais ordonné, dans lequel nous serons sages, oh combien, et pour combien d’années ! …

… Nous tenons à affirmer que, Juifs, Arabes, Pédérastes, tout cela nous visons à l’être, et plus encore, si possible. Nos mots, nos peaux, nos désirs, disent de toutes leurs forces leurs aspirations à une vie plus complète, plus diversifiée, plus heureuse, leurs recherches de plus de connaissances et d’amours.

Face à l’ignominie, à la bêtise, au racisme, nous revendiquons l’intelligence, la sensibilité, et, puisque c’est ainsi qu’ils désignent nos vies, nos tares.

Alain

(*) Le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire de Malliarakis a, dans le passé en tout cas, pris à plusieurs reprises des positions antiracistes.


Les immigrés n’ont plus droit à la vie conjugale

Le Conseil des ministres a adopté le 10 octobre des mesures répressives contre les immigrés, confirmant par là sa politique xénophobe et racisme et rejoignant la droite et l’extrême-droite dans leur refus, voire même leur haine, des non-nationaux. Si jusqu’ici ce sont surtout les clandestins qui ont payé cher leur présence en France par leur condamnation et leur refoulement vers leur pays d’origine, la vague de répression atteint maintenant la famille des immigrés en situation régulière.

Réalisant que l’« aide au retour » – qui est une adoption honteuse de la loi Stoléru – n’a pas produit les effets escomptés, l’Etat tente de déstabiliser la population immigrée en donnant un coup d’arrêt aux regroupements familiaux et en bafouant le droit de vivre en famille.

I. VEROUILLAGE ET “CENTRES DE RETENTION”

Les mesures prises par le Conseil des ministres ne concernent pas seulement le regroupement familial. Les immigrés en « situation irrégulière » ne seront pas seulement jugés et reconduits à la frontière, c’est-à-dire, en termes moins hypocrites, extradés vers leur pays d’origine, mais l’extradition sera aussi assorti d’une exécution provisoire (départ immédiat) et une interdiction de retour sur le territoire français pendant au moins un an. Ce qui signifie que la personne jugée se trouve dans l’impossibilité de faire appel. En attendant qu’elle soir refoulée, elle est incarcérée dans un camp de concentration dit « centre de rétention ». Treize camps vont bientôt être construits. Dans certaines communes les travaux ont déjà commencé (cf. Libé du 1er décembre 1984 sur la réaction du maire de Dugny). Par ailleurs, le « diptyque », c’est-à-dire le document en deux volets dont l’un est remis à la police des frontières à l’entrée, et l’autre donné au retour et qui s’applique seulement aux ressortissants de Maghreb, va être étendu aux pays d’Afrique noire… Tout le système sera bientôt informatisé pour repérer ceux qui dépassent les trois mois et l’effectif de la police de l’air et des frontières va se multiplier. Ces décisions ne sont pas, en réalité, étonnantes lorsqu’on sait que « la France est un pays de flics », comme disait mon ami Renaud (voir mon analyse dans IRL 48 sur « l’expulsion des femmes immigrées »).

II. FLEURISSEZ, BORDELS LE CÉLIBAT EST FORCE

L’orientation la plus spectaculaire est celle qui concerne le regroupement familial. Les travailleurs immigrés ne peuvent faire venir leur femme qu’après avoir obtenu une autorisation préalable, accordée par l’agence locale de l’Office national de l’immigration (ONI), qui ne les donne qu’exceptionnellement et après avoir satisfait à certaines conditions. La première condition est de disposer d’un emploi stable et de ressources suffisantes. Peut-on déjà satisfaire cette première condition lorsqu’on sait que les licenciements touchent surtout les immigrés ? Deuxièmement, ceux-ci doivent prouver qu’ils habitent depuis des mois un F3 d’au moins 34 m2 pour trois personnes ou 66 m2 pour 6 personnes et qu’il est en bon état sanitaire. L’application des quotas par la plupart des mairies, les refus constatés de l’Office des HLM d’accorder des logements aux immigrés, l’impossibilité de faire la demande de regroupement familial si l’habitat est un hôtel ou un foyer, l’exigence par l’ONI de « garanties suffisantes pour une bonne insertion de la famille dans l’environnement social », le coût élevé du logement exigé… font que les chances de bénéficier du droit de vivre en famille sont nulles.

Si, malgré tout, l’immigré arrive à surmonter tous ces obstacles, une dernière condition s’impose et laisse le demandeur du regroupement familial à la merci de l’administration et des pouvoirs publics, puisque la présence de la famille ne doit pas s’opposer à des « considérations tirées de l’ordre public ». Autrement dit, l’ONI peut toujours avancer la crainte que l’ordre public soit perturbé pour refuser les demandes de regroupement. Quoi de plus arbitraire, de plus xénophobe et de plus raciste que des mesures qui consacrent une inégalité juridique et de fait entre des personnes partageant les mêmes conditions de VIe et de travail ? Pourquoi n’interdit-on pas aux ouvriers français d’avoir une vie conjugale s’ils ne disposent pas d ‘un logement décent et pourquoi ne refoule-t-on pas les chômeurs ? Quelle question ! Où pourrait-on les refouler ? Et puis, il ne faut pas oublier qu’ils sont français. Qui a dit : « Les Français d’abord » ? Quel consensus et quelle unanimité des familles politiques françaises !

Le communiqué publié par le ministère de la Solidarité nationale le 28 novembre 1984, qui mentionne les dispositions pour que « les avis requis sur le logement et les ressources soient données en quarante-cinq jours » ne modifient en rien les mesures prises contre le droit de l’immigré de vivre en famille, car il ne remet pas en cause les conditions exorbitantes exigées pour bénéficier de ce droit, mais accélère seulement les procédures de refus.

Dans le passé, les immigrés ne se sont pas trompés en adoptant la procédure de régularisation contre le dispositif d’introduction. En effet, la plupart faisaient venir les membres de leur famille en tant que touristes et demandaient ensuite la régularisation de leur situation sa ns passer par l’ONI, 40 % en 1967, 92 % en 1983 des regroupements familiaux ont pu avoir lieu grâce au contournement du dispositif d’introduction par la procédure de régularisation sur place des femmes et des enfants. Le logement est le biais par lequel la répression contre les immigrés se pratique le plus souvent. D’ailleurs, même avant ces mesures d’introduction obligatoire, les avis défavorables des demandes de régularisation du regroupement familial sont dus essentiellement au logement insuffisant. La DDASS a comptabilisé les causes des avis défavorables donnés à Paris de 1981 à 1983 (cf. tableau).

III. NOUS SOMMES TOUS DES CLANDESTINS

Les mesures contre le droit de vivre en famille pour les immigrés sont la légitimation juridique d ‘un élargissement de la répression qui va s’abattre non seulement sur des individus clandestins, mais aussi sur des familles entières.

La suspension officielle de l’immigration en 1974 n’a pas empêché l’arrivée d’autres immigrés ou du moins la stabilisation de la population d’origine étrangère autour de 3 millions et demi de personnes. C’est surtout une immigration féminine qui a pu maintenir le « flux migratoire » puisque, de 1975 à 1982, l’INSEE a comptabilisé l’arrivée de 43 520 hommes contre 194 165 femmes.

L’Etat socialiste comme la droite réclament la chasse aux femmes et aux enfants. La politique xénophobe de la gauche – pour être efficace et convaincante – a toujours reposé sur un discours manichéen de « bons et mauvais immigrés ». La démagogie consiste à dire qu’il faut insérer les bons et réprimer les mauvais, les clandestins.

Vu l’impossibilité de satisfaire les conditions draconiennes pour bénéficier du regroupement, la majorité des immigrés sont rejetés dans la clandestinité, la marginalité. Le nouveau dans ce processus répressif, c’est que ce sont des familles entières qui n’ont pas le droit d’existence. Les conséquences sont graves : interdiction de scolarisation pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière, interdiction d’obtenir les soins nécessaires et de bénéficier des allocations familiales…

Imposer aux travailleurs immigrés des exigences supérieures aux conditions des travailleurs français (logements adaptés, ressources suffisantes…), refuser le droit à la scolarité aux enfants d’immigrés au même titre que les enfants français, priver les immigrés d’un droit élémentaire à la vie conjugale parce qu’ils n’ont pas la nationalité française est une politique raciste et xénophobe (je pèse bien mes mots) qu’il faut combattre par tous les moyens.

Abdoul le Bougnoul


Après Convergence ?

Quand on est arrivé au Comité parisien de Convergence 84, on n’avait pas seulement dans l’idée de préparer le Carnaval – un petit feu d’artifice puis on range tout dans les boîtes pour l’année prochaine. Il pourrait en effet y avoir tous les ans une Marche ou une Convergence sans que ça remette vraiment en question la situation des Immigrés. Pas plus que la semaine de la Bonté, l’année de la Femme ou du Cheval ne changent quelque chose…

Cette année, l’important était de frapper l’opinion publique par un défilé de gens de toutes les origines qui voulaient prouver, en marchant ainsi ensemble, leur désir de vivre aussi ensemble. Bref, le Carnaval : pas de loi pas de flics pendant une journée. Pour beaucoup, c’était le droit de tenir la rue quelques heures, le droit d’être reconnus, le droit de dire ce que l’on veut, ce que l’on ne veut plus.

On venait donc travailler, discuter au Comité parisien comme force d’appoint au Comité National Convergence 84 qu’on imaginait comme une grande masse d’immigrés dont nous prenions les revendications en marche, quitte à être ensuite une force de proposition. On a proposé. Grandes discussions quelque fois houleuses, mais il en sortait des idées, des mots d’ordre. Régulièrement, quelques jours plus tard, le Comité National ne voulait plus de « ça » : on changeait tout, c’est lui qui décidait. En fait, on a fini par se rendre compte qu’il y avait bel et bien un comité central, et que tous immigrés ou pas, on était tenus de faire strictement ce qu’il souhaitait ou imposait.

Comment c’est, au lendemain de Carnaval, quand on se retrouve dans les quartiers, dans la rue, avec les vexations, pas de boulot ou avec mais tu vois lequel, la carte de 10 ans qu’on n’a pas encore obtenue. Ou encore quand on voudrait faire venir sa famille et qu’on ne pourra pas parce que « monsieur ce n’est pas sérieux, une femme et trois enfants dans une pièce » et que des logements il n’y en a pas pour vous.

En pensant à ces lendemains de Carnaval qui ne chantent pas, on se demande pourquoi les « antiracistes » se sont ainsi fait jeter, insulter même juste avant l’arrivé de la Convergence. On ne les voulait plus, c’était presque aussi malsain que les fachos. On a bien perçu qu’il faut en finir avec le vocabulaire râpé du « fascisme ne passera pas » ou du « racisme non, non, non ». Mais ce qu’on a surtout compris, c’est que le racisme on ne s’en débarrassera pas qu’avec une convergence permanente, dans la rue, sur les marchés, sur les lieux de travail et de loisir, dans les associations. Le militantisme au sein d’une orga seulement ne sert plus à grand’chose.

Le noyau qui a été à l’origine de Convergence 84 décide aujourd’hui de se dissoudre. Le sigle, pas toucher ! Convergence c’est fini. On est quelques-un(e)s à ne pas vouloir arrêter. On a déjà commencé à se réunir à Paris, ailleurs sûrement aussi. On remet ça, mais cette fois on planche sérieusement sur la notion de “Citoyenneté”, quelle que soit la nationalité. Défendons les immigrés partout où il sont attaqués, et n’acceptons plus aucun Comité central …

A suivre …

Léa (F.A.)

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