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Il y a 30 ans, l’insurrection algérienne

Article paru dans Le Prolétaire, n° 380, décembre 1984, p. 2

ALGÉRIE – CIRCA 1984: un timbre imprimé en Algérie montre Constantine en 1830, vers 1984

Le trentième anniversaire de l’insurrection de la Toussaint 1954 a été l’occasion pour les nostalgiques de l’ère coloniale de se manifester avec force mais, plus significativement, il a mis en lumière l’accord profond de tous les partis avec toutes les aspirations de l’impérialisme, même lorsque celles-ci ont été battues en brèche par l’histoire. On a vu défiler coudes à coudes devant les monuments aux morts les gaullistes ex-barbouzards et les anciens OAS (définitivement blanchis et réintégrés dans le corps des officiers pour toucher leurs retraites par le gouvernement PC-PS) ; on a vu les drapeaux en berne aux frontons des mairies de droite, mais aussi du PS ; on a vu le maire PCF de Martigues interdire la projection du film “la bataille d’Alger”.

Non, décidément, la vieille France colonialiste n’est pas morte. Elle vit et prospère sous des habits à peine rafraîchis de l’exploitation de ses prolétaires (français ou immigrés) comme du pillage et de la sur-exploitation des masses pauvres et des prolétaires des pays du Tiers-Monde, au premier rang desquels, ses anciennes colonies.

Si, malgré le tintamarre de la présence à Alger de Cheysson, on sait encore souvent le rôle des socialistes en général et de Mitterrand (ministre de l’Intérieur lors du début de la guerre et plus tard en tant que Ministre de la Justice responsable de condamnations à mort par les tribunaux de dizaines de militants) en particulier, dans le déclenchement et l’intensification de la guerre d’Algérie, le rôle du PCF est beaucoup moins connu grâce à sa présence dans l’opposition pendant toute cette période, il peut prétendre n’avoir eu aucune responsabilité dans les crimes de l’impérialisme français. L’organisation de grandes manifestations vers la fin de la guerre, non pour le soutien à la lutte d’indépendance nationale, mais pour la simple paix en Algérie, lui permet pourtant aujourd’hui de se donner à peu de frais des allures anti-colonialistes.

Or, les responsabilités du PCF sont énormes. Non seulement, le moment venu, il n’hésita pas à voter pour l’investiture du gouvernement dirigé par le socialiste Guy Mollet (en 1956), puis à voter les “pouvoirs spéciaux” destinés à l’escalade militaire, mais surtout il utilisa toute son influence – alors écrasante – sur la classe pour empêcher toute liaison entre les masses insurgées et les travailleurs français. Lorsque la sourde inquiétude, qui se manifestait périodiquement par des explosions de colère et de violentes manifestations spontanées, en particulier contre l’envoi du contingent en Algérie par Guy Mollet (la répression policière fit des morts et des blessés), mois qu’il réussit toujours à circonscrire, s’amplifia dangereusement, le PCF la canalisa dans de grandes manifestations pacifistes et inoffensives grâce à la réactivation des réflexes anti-fascistes et pour la défense de la République.

Le problème pour les marxistes n’est donc pas de maudire la classe ouvrière française parce qu’elle n’a pas alors apporté son aide à la lutte contre l’impérialisme français, laissant du même coup les travailleurs et les masses algériennes isolées et sous la coupe de forces bourgeoises et petites-bourgeoises. Il est de comprendre les raisons profondes de cette passivité et de l’influence du PCF. Pour renouer avec la solidarité internationale, il aurait fallu que le prolétariat rompe avec les forces réformistes, dont la puissance est un fait matériel, et non de conscience, lié à leur capacité de médiation des revendications ouvrières élémentaires et leur intégration à l’Etat bourgeois. Pour retourner aux traditions de classe, il aurait fallu rejeter l’étroitesse corporative, la mentalité aristocratique et chauvine distillées en permanence par l’ordre bourgeois, diffusées par l’aristocratie ouvrière et basées sur la possibilité réelle pour des couches ou des secteurs ouvriers de s’élever au-dessus de la masse. Pour échapper à l’influence des “lieutenants ouvriers de la bourgeoisie” il aurait fallu reconstruire des structures et des réseaux classistes ce qui ne pouvait qu’être le résultat de luttes de gronde ampleur et coïncider avec l’organisation d’une fraction de la classe en parti politique révolutionnaire. Mais dès sa sortie du gouvernement en 1947 issu du bloc de la résistance (motivée par l’agitation sociale incontrôlée), le PCF avait réussi à se remettre à la tête des luttes et à reprendre sa fonction de gestionnaire des aspirations ouvrières. La rupture des masses avec la contre-révolution en un mot, seule la fin du cycle d’expansion capitaliste et l’arrivée de la crise économique pouvait en apporter les prémisses, en réduisant radicalement la possibilité de garantir au prolétariat, fût-ce sous la pression de luttes revendicatives mêmes dures qui n’ont jamais cessé, le maintien et l’augmentation régulière de son niveau de vie.

Les révolutions anti-coloniales se heurtèrent donc à l’impuissance du prolétariat des métropoles impérialistes, mais elles contribuèrent puissamment à éroder les causes de cette impuissance. En France la révolution algérienne obligea le PCF à se dévoiler comme complice et même agent direct de l’impérialisme, ébranlant pour la première fois à cette échelle sa force politique et semant les germes de la future vague politique du gauchisme soixante-huitard. D’autre part la perte des plus beaux fleurons de son empire colonial obligea l’impérialisme français à pousser le développement industriel sur son sol et à liquider une paysannerie parasitaire qui avait servi pendant les IIIe et IVe Républiques comme un formidable facteur de stabilité sociale, provoquant ainsi l’accumulation des tensions sociales qui devaient exploser en 68.

La révolution anti-coloniale algérienne ne put dans les conditions historiques d’alors – absence du prolétariat mondial comme force révolutionnaire – dépasser l’horizon bourgeois de la constitution d’un Etat national (dont les chefs trinquent aujourd’hui avec les bourreaux des insurgés). Grâce au courage et à l’héroïsme des masses exploitées elle put vaincre l’impérialisme français. Mais pour la révolution socialiste future, qui mûrit des 2 cotés de la Méditerranée, l’union combattante du prolétariat des métropoles et de la “périphérie” sera la condition de la victoire. Les raisons de la défaite de la vague révolutionnaire prolétarienne des années 1920 tiennent à l’isolement du foyer révolutionnaire russe. Demain, la bourgeoisie mondiale qui n’a pas oublié cette leçon, fera tout pour s’opposer à l’unité révolutionnaire du prolétariat international. Aujourd’hui les communistes révolutionnaires doivent tout faire pour travailler à cette unité en étant conscients que le prolétariat des métropoles aura à surmonter la méfiance politique née de sa tragique passivité devant les guerres coloniales, méfiance qui sera surmontée lorsqu’apparaîtra un mouvement de lutte anti-impérialiste prolétarien liant la lutte contre les guerres coloniales actuelles à la lutte pour le renversement de l’ordre bourgeois.

Le PCF, qui regroupait alors la majorité de l’ancienne SFIO majoritairement acquise à l’opportunisme, apparaît dès sa création, comme fortement entaché de tares réformistes et social-impérialistes. Un des points d’accrochage les plus retentissants avec l’Internationale fut la présence en son sein de positions ouvertement colonialistes, défendues par des sections en Algérie. La victoire internationale du stalinisme, c’est-à-dire la soumission des PC à l’ordre capitaliste, fit du PCF le ferme soutien à l’impérialisme et du colonialisme français qu’il n’a jamais cessé d’être depuis.

Les quelques citations officielles du PCF ci-dessous, qui sont loin d’être
exhaustives, montrent comment le social-impérialisme stalinien, en fidèle chien de garde de ses maîtres bourgeois, s’opposa dès le début à la lutte d’émancipation nationale des masses algériennes (pour une analyse plus générale de l’attitude des partis de gauche lors de la guerre d’Algérie, cf “Le Prolétaire” n° 364).

PERLES DU SOCIAL-IMPERIALISME.

A propos des manifestations de 1945 en Algérie, sauvagement réprimées (45 000 morts) :

“il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute” (Communiqué du Comité Central, 12/5/1945).

Une délégation commune du PCF et du PC Algérien a été reçue le 10 mai par le chef du cabinet du gouverneur général. Elle s’est entretenue des provocations des agents hitlériens du Parti Populaire Algérien (parti indépendantiste de Messali Hadj – NDLR) et d’outres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques. Cette coalition criminelle, après avoir vainement tenté de faire éclater des émeutes de la faim, a réussi à taire couler le sang” (Alger Républicain, 12/5/1945).

Après l’insurrection du 1er novembre 1954 :

“(…) en de telles circonstances, fidèle à l’enseignement de Lénine (sic !), le parti communiste français qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas lamentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense des droits”. (Déclaration du PCF sur la situation en Algérie, 8/11/54).

Le PCF ne put longtemps continuer à faire passer les insurgés pour des
suppôts du colonialisme. En 1957, plus de 3 ans après le début de l’insurrection, il fut contraint de parler de nation algérienne , mais avec les arguments suivants :

“l’objection la plus utilisée pour nier l’existence d’une nation algérienne est celle consistant à parler de “2 communautés distinctes” : l’une française, l’autre musulmane ( … ) En réalité, pour qui ne veut pas se contenter d’observations superficielles et quelles que soient les différences effectives existant encore entre eux, il est certain qu’ils ont déjà de réels traits communs. Par ex. dans leur manière de parler le français (sic ! NDLR) et dans certaines façons de vivre et de réagir (…) Pour l’Algérie la “conquête française, puis la colonisation ont, sous certains aspects, gêné et retardé la formation de la notion algérienne : par exemple sur le plan culturel, le combat mené contre la longue arabe…” (Cahiers du Communisme, juillet 1957).

A noter que ce sont les mêmes arguments qui sont utilisés aujourd’hui par les colonialistes pour, à travers l’existence de la minorité “caldoche”, justifier le maintien d’un ordre social colonial.

Lors de la venue au pouvoir de De Gaulle après le coup de forces des militaires à Alger en 1958 :

“Soldats, marins, sous-officiers et officiers, nous vous appelons comme le demande le chef de l’Etat à rester sous l’autorité du Gouvernement de la République. Exprimez votre fidélité et votre loyauté à la République par des messages au président Coty. Ne laissez pas se développer les intrigues des comploteurs qui voudraient détourner l’armée du devoir. Dans ces heures graves, l’armée se serrera autour de la nation et de la République, elle sera en toutes circonstances aux cotés du peuple contre les hommes du coup d’Etat. Vive l’armée française, armée de la nation et de la République ! Vive la France !” (Déclaration du PCF, le 18/5/58).

Ce sera ce même thème de la défense de la République qui sera utilisé lors des grandes manifestations “pour la paix en Algérie” comme après la répression de Charonne utilisée par la gauche parce que les morts étaient français, alors que des dizaines de morts algériens, lors de la répression de la manifestation parisienne quelques semaines auparavant, n’avaient suscité que l’indifférence, ou des commentaires hypocrites, chez cette même gauche, PCF compris. C’est la défense de la République et l’antifascisme qui seront encore utilisés pour le soutien à De Gaulle lors des putschs d’Alger ou lors de l’offensive OAS ainsi que lors au référendum plébiscite sur les accords d’Evian.

Jusqu’au bout, contre vents et marées, le PCF n’aura servi qu’un seul maître, l’impérialisme, et aura fait de son mieux pour défendre un seul intérêt, l’intérêt bourgeois.

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