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Joseph Gabel : La fausse conscience

Texte de Joseph Gabel paru dans L’Homme et la société, n° 3, janvier-février-mars 1967, p. 157-168

« L’Histoire de la nature, ce qu’on appelle les sciences naturelles, ne nous intéresse pas ici ; mais nous devrons nous occuper de l’histoire des hommes, puisque l’idéologie presque entière se réduit, soit à une conception erronée de cette histoire, soit à une abstraction complète de cette histoire. »
(Marx : Œuvres philosophiques VI, p. 153-154.)

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Joseph Gabel : Le concept d’aliénation politique

Article de Joseph Gabel paru dans la Revue française de sociologie, 1960, I, p. 454-464

Avant d’être un domaine de recherche, l’aliénation politique est un problème. Ce problème est lié à l’ambiguïté du concept même d’aliénation qui signifie deux choses différentes selon qu’il en est fait usage dans un service hospitalier psychiatrique ou dans un groupe d’études marxiste. Il y a l’aliénation des cliniciens et l’aliénation des tenants des systèmes philosophiques dialectiques. A priori, une conception synthétique est possible mais elle n’a pas été tentée de façon systématique (1). Jusqu’à la preuve du contraire ce sont donc là deux concepts indépendants, désignés de façon assez dangereuse, par un vocable unique.

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Herbert Marcuse : De l’ontologie à la technologie. Les tendances de la société industrielle

Texte d’Herbert Marcuse paru dans Arguments, n° 18, 2e trimestre 1960, p. 54-59


Les pages suivantes contiennent des idées développées lors d’un cours fait en 1958-59 à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes ; elles font partie d’un livre, à paraître, consacré à l’étude de certaines tendances de base de la société industrielle la plus évoluée, aux Etats-Unis en particulier (1). Ces tendances paraissent engendrer un mode de pensée et de comportement qui réprime ou rejette toutes les valeurs, les aspirations et les idées non conformes à la rationalité dominante. C’est par conséquent une dimension entière de la réalité humaine qui se trouve supprimée : la dimension qui permet aux individus et aux classes de développer une théorie et une pratique du dépassement et d’envisager la « négation déterminée » de leur société. La critique radicale, l’opposition efficace (intellectuelles aussi bien que politiques) se trouvent désormais intégrées au status-quo ; l’existence humaine semble devenir « uni-dimensionnelle ». Une telle intégration ne s’explique nullement par l’émergence de la mass culture, de l’Organization man, des Hidden Persuaders, etc. ; ces notions appartiennent à une interprétation purement idéologique qui néglige l’analyse des processus fondamentaux : les processus qui minent la base sur laquelle l’opposition radicale pourrait se développer.

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Hélène Gérard : Herbert Marcuse, Eros et civilisation

Article d’Hélène Gérard paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 36, avril-juin 1964, p. 79-83

Par la critique à laquelle elle soumettait les valeurs bourgeoises, l’œuvre de Freud fit, à son apparition, l’effet d’une bombe. Cette bombe, la bourgeoisie s’employa aussitôt à la désamorcer : aux Etats-Unis, où la psychanalyse prit rapidement une grande extension, la technique psychanalytique fut isolée des fondements philosophiques de la théorie et de ce divorce naquit une nouvelle conception de la maladie, parfaitement acceptable pour l’ordre établi : l’inadaptation sociale. L’objectif de la cure psychanalytique ne fut plus, des lors, que d’amener les inadaptés à se conformer de nouveau aux normes de la société.

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Herbert Marcuse : L’amour et la mort (Eros et Thanatos)

Texte d’Herbert Marcuse paru dans Arguments, n° 21, 1er trimestre 1961, p. 59-64


A condition de n’être pas réprimée, la sexualité tend à se transformer en Eros, c’est-à-dire à se sublimer en relations permanentes et élargies (comprenant des relations de travail) où se trouve intensifiée et amplifiée la satisfaction des instincts. L’Eros aspire à se perpétuer en un ordre durable. Cette aspiration rencontre dans le domaine de la nécessité une première résistance. Certes, la misère et la pauvreté qui dominent dans le monde pourraient être maîtrisées au point que rien ne s’opposerait plus à l’avènement d’une totale liberté ; mais cette maîtrise semble devoir toujours être remise à plus tard, créer éternellement des contraintes nouvelles. Tout le progrès technique, la rationalisation de l’homme et du travail, n’ont pas aboli le travail contraignant, aliéné, mécanique, que l’on fait sans plaisir et sans y trouver une réalisation de soi (1).

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Gérard Gilles : Wilhelm Reich aujourd’hui

Article de Gérard Gilles paru dans Recherches libertaires, n° 6, janvier 1970, p. 1-6


Sur une réédition de LA REVOLUTION SEXUELLE (1)

La Révolution sexuelle est à la la mode. Faute de la pratiquer, en France, on écrit beaucoup à son sujet. Parmi toute cette littérature, une réédition attendue par tous les  »guérilleros du plaisir » (2), qu’ils soient théoriciens ou praticiens (ou ce qui est mieux les deux ensemble) de la subversion, par la liberté sexuelle, de la vieille idéologie puritaine et bourgeoise.

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Michel Jacob : Comment lire et ne pas lire Reich

Article de Michel Jacob paru anonymement dans Spartacus, n° 1, novembre-décembre 1975, p. 18-19


DIE FUNKTION DES ORGASMUS
(LA FONCTION DE L’ORGASME)

Venu de la sexologie à la psychanalyse, Wilhelm Reich (1897-1957) est d’abord attiré par la cohérence et le caractère révolutionnaire des premières conceptions de Freud. Mais tandis que celui-ci, en gros à partir de 1920, à la fois recule devant la critique de l’ordre établi et renonce à approfondir sa théorie du rôle fondamentale de la sexualité dans le psychisme, tâches qui étaient impliquées par ses propres prémisses, Reich va poursuivre hardiment l’exploration de ces deux voies. Celles-ci se recouperont dans la théorie de la répression sexuelle, c’est-à-dire dans l’idée que la répression sexuelle assure une fonction essentielle dans le mécanisme de la domination sociale, produisant des caractères mieux préparés à la soumission qu’à la liberté. C’est ainsi que Reich rejoint et complète Marx en lui apportant la dimension psychologique qui lui manquait. C’est aussi par ce biais qu’il démasqua, de son côté, le caractère pseudo-révolutionnaire de la société soviétique.

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Lafif Lakhdar : interview sur le Liban

Interview de Lafif Lakhdar parue dans Spartacus, n° 2, mars-avril 1976, p. 10-12


Un de nos amis a rencontré Lafif Lakhdar, de passage à Paris. Son activité révolutionnaire se situe au Moyen-Orient et nous lui avons demandé de répondre à quelques questions.

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Joseph Gabel : M. Garaudy, Kafka et le problème de l’aliénation

Article de Joseph Gabel paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 37, juillet-août 1964, p. 54-64

(A propos de l’essai : D’un réalisme sans rivages *)

NOTE DE LA REDACTION. – Il est sans doute superflu de présenter aux lecteurs de SOCIALISME OU BARBARIE, le Dr Joseph Gabel, un des rares penseurs qui ont tenté, pendant les vingt dernières années, de maintenir vivants les éléments les plus féconds de la théorie marxiste et de les appliquer à des problèmes neufs. Nous comptons, du reste, publier dans un de nos prochains numéros, une analyse critique de son important ouvrage LA FAUSSE CONSCIENCE (Editions de Minuit, 1963).

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André Laude : Présence d’Albert Camus

Article d’André Laude paru dans La Révolution prolétarienne, n° 156, janvier 1961, p. 22

Il y a un an mourait absurdement Albert Camus, fauché en pleine gloire et en pleine vitalité. « Mon œuvre ne fait que commencer » se plaisait-il à dire dans les derniers mois qui précédèrent l’accident, cette véritable ruée vers le royaume des ombres. Et depuis la plaie demeure toujours ouverte en nous ; et depuis nous sommes orphelins d’une lumière qui nous aidait, aux plus sombres instants, quand le monde écumait de violence, de haine, à retrouver la lucidité et l’amour de la vie nécessaire pour ne pas s’enliser irrémédiablement dans le marasme.

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Raymond Guilloré : Albert Camus et nous

Article de Raymond Guilloré paru dans La Révolution prolétarienne, n° 447, février 1960, p. 1-2 et dans le bulletin Commission internationale de liaison ouvrière, n° 10, février 1960, p. 2-5

Ce soir-là – c’était un lundi soir, je m’en souviens – le téléphone sonna…, et je fus assommé par la nouvelle. Le téléphone devait sonner plusieurs fois, ce soir-là et le lendemain, et tous ceux qui parlaient avaient ressenti le choc. Eux aussi, ils avaient dérapé et culbuté sur la maudite Nationale 7 ; ils en étaient frappés de stupeur ; mais déjà ils mêlaient leurs plaintes car ils savaient que quelqu’un d’irremplaçable était parti, ils sentaient soudain leur écrasante solitude. Qui, désormais, parlerait pour eux dans ce monde froid des raisons d’Etat ? Qui pousserait encore le cri du révolté ?

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Claude Berger : Autopsie de la « Nouvelle philosophie »

Article de Claude Berger paru dans Spartacus, n° 10, juillet-août 1978, p. 12-15

I LA NOUVELLE PHILOSOPHIE EST MORTE !

« Les nouveaux philosophes, ça n’existe pas ». C’est une exclamation d’André Glucksmann qui ne supporte plus que Krivine lui accole l’étiquette (1). « La nouvelle philosophie, c’est fini » proclame de son côté le maître d’œuvre Bernard-Henri Lévy.

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Alain Bihr : l’Ecole de Francfort et le marxisme

Article d’Alain Bihr paru dans Spartacus, n° 13, mars-avril 1979, p. 2


Les lecteurs des collections SPARTACUS sont familiers des principales thèses du « communisme de gauche » ou « communisme des conseils » qui, notamment par l’intermédiaire de livres d’Anton Pannekoek, a su, après la défaite du mouvement révolutionnaire en Europe occidentale et orientale, conserver la mémoire du plus haut moment pratique de ce mouvement : la première réalisation, sous la forme des « conseils ouvriers » et de leur association, de l’autonomie de classe du prolétariat. Ces mêmes lecteurs connaissent moins bien cependant les travaux des héritiers de ce qu’il convient d’appeler « l’Ecole de Francfort » qui, dans les mêmes années 20 et 30, et dans le même contexte global de défaite et de recul du mouvement révolutionnaire, ont entrepris de sauver du désastre le plus haut moment théorique de ce mouvement, à savoir la « Théorie critique » de la société capitaliste esquissée par l’œuvre de Marx.

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Jean-Jacques Gandini : A propos de George Orwell. « 1984 » et le phénomène totalitaire

Contribution de Jean-Jacques Gandini parue dans Gavroche, revue d’histoire populaire, n° 20, mars-avril 1985, p. 1-7


En septembre dernier avait lieu à Venise un colloque organisé par le Centre Pinelli de Milan sur le thème : « Tensions libertaires dans un monde de tendance autoritaire ». M. J.-J. Gandini y présentait une excellente contribution centrée sur George Orwell et « 1984 » ; nous publions de larges extraits de cette contribution. Même si nos lecteurs ne partagent pas tous les opinions libertaires qu’affirme bellement M. Gandini, son tableau de la vie d’Orwell, son évocation de « 1984 » comparée aux réalités totalitaires de notre monde les passionneront sans doute ; et les faits qu’il cite appartiennent déjà à l’Histoire.

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Robert Louzon : Requête à Messali Hadj

Article de Robert Louzon paru dans La Révolution prolétarienne, n° 140, juillet-août 1959, p. 15


Messali Hadj est l’une des plus grandes figures du combat contre le colonialisme. Organisateur des ouvriers parisiens d’origine algérienne dans les années qui suivirent la première guerre mondiale, ouvrier lui-même, il devint, lorsqu’il eut regagné son pays natal, le fondateur et le porte-drapeau du premier mouvement national algérien à base populaire qu’il y ait eu. C’est grâce à lui que le nationalisme algérien cessa d’être confiné au sein de petits groupes d’intellectuels pour devenir un mouvement de masse englobant peu à peu l’ensemble du peuple algérien et mettant au premier plan les revendications des plus exploités : ouvriers et paysans.

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La fin des prisons algériennes ?

Article paru dans La Révolution prolétarienne, n° 205, juin 1965, p. 18

La presse avait sommairement annoncé en avril dernier que le gouvernement algérien avait décidé de désaffecter la fameuse prison « Barberousse » d’Alger. En fait, il s’agissait de bien davantage. C’est toute une réforme du système pénitentiaire qu’envisageait Ben Bella dans le discours qu’il a prononcé le 9 avril en inaugurant une stèle à la mémoire des combattants du F.L.N. guillotinés par ordre des « tribunaux » militaires français. Le discours vient d’être publié in extenso par la revue des services d’information du gouvernement algérien. En voici le passage essentiel :

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Paul Eluard : De l’usage des guerriers morts

Texte de Paul Eluard paru dans La Révolution surréaliste, n° 6, 1er mars 1926, p. 29

Une nouvelle religion s’est établie depuis la guerre, une religion qui réalise vraiment l’union sacrée entre tous les hommes de tous les pays combattants, dont tous les vivants sont les prêtres austères, une religion plus absurde et plus laide encore que les autres : celle des morts.

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A. Richard : Fascisme et grand capital par Daniel Guérin (Gallimard)

Article d’A. Richard paru dans La Révolution prolétarienne, n° 231, 25 septembre 1936, p. 14-15

Le récent livre de Daniel Guérin, Fascisme et Grand Capital, est pour tous nos camarades d’un intérêt exceptionnel.

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Kostas Axelos : Adorno et l’école de Francfort

Article de Kostas Axelos suivi de « Fragments » parus dans Arguments, n° 14, 2e trimestre 1959, p. 20-25

En ces temps où « la » pensée se fait rare, ses sous-produits inondant le marché mondial de la production et de la consommation des biens culturels, il faut savoir reconnaître et saluer un penseur lorsqu’on le rencontre. Theodor Wiesengrund Adorno n’est pas un grand penseur, un fondateur ; il a néanmoins le mérite d’essayer de penser, aujourd’hui même, où l’effort de penser se trouve écrasé par l’anodine, accablante et multicolore érudition académique et par les segmentations technicistes, quand il n’est pas pris, ailleurs, dans l’engrenage des rotatives du journalisme énervé et superficiel ou quand il ne succombe pas sous la vague de platitude et de vulgarisation qui déferle de tous côtés.

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Gandhi et la lutte des classes

Un entretien de Gandhi et de Romain Rolland paru dans La Révolution prolétarienne, n° 23, janvier 1932, p. 5-7

Il est une question brûlante à laquelle nous aurions voulu entendre Gandhi répondre à Magic-City, c’est celle de la lutte de classes.

N’ayant pu l’interroger comme nous l’aurions voulu, nous avons envoyé à Romain Rolland, chez qui le « Mahatma » a passé quelques jours, le questionnaire suivant, lui demandant de le soumettre à son hôte :

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Où va l’Algérie indépendante ?

Article paru dans La Révolution prolétarienne, n° 186, octobre 1963, p. 12-13


La R.P. – on l’oublie trop souvent – fut la première à mener le combat systématiquement contre le colonialisme. Dans notre collection de 1925 à 1939, les études et monographies de Louzon, Péra, Finidori ont, pour la première fois en France, mis en relief des mouvements nationaux et révolutionnaires qui, en Tunisie, dans l’Inde, au Vietnam et en Algérie, sont à l’origine de l’indépendance des ex-colonies françaises et anglaises.

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G. Sardet : Un grand livre « Sans patrie ni frontières »

Article de G. Sardet paru dans La Révolution prolétarienne, n° 13, avril 1948, p. 27

A maintes reprises, la R.P. a souligné l’importance exceptionnelle du livre de Kravchenko : « J’ai choisi la liberté ! ». Ce n’était pas pour recommander la liberté toute relative en faveur de laquelle l’auteur avait opté (et c’était bien compréhensible dans sa situation), mais plutôt parce que cet ouvrage a mis à nu, pour la première fois à cette échelle, la vie quotidienne du citoyen soviétique, ses misères, ses souffrances, et l’absence de perspectives sur une vie meilleure. Mieux que des dissertations théoriques sur le caractère social de la société russe. cet ouvrage a dévoilé l’une des plus grandes mystifications de l’histoire contemporaine.

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Daniel Guérin : La comédie de la « Constitution » syrienne

Article de Daniel Guérin paru dans La Révolution prolétarienne, n° 106, 15 juin 1930, p. 7-8


La grande presse bourgeoise a annoncé en termes dithyrambiques que la France venait enfin (il est temps !) de doter la Syrie d’une constitution. Et les larbins du journalisme de discourir sur cette « mesure aussi sage que libérale, et dont il y a tout lieu d’espérer qu’elle aura pour conséquence l’apaisement complet des esprits. »

Impossible de mentir d’une façon plus cynique et plus effrontée.

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Robert Desnos : Description d’une révolte prochaine

Texte de Robert Desnos paru dans La Révolution surréaliste, n° 3, 15 avril 1925, p. 25-27.


Issus de l’Est ténébreux, les civilisés continuent la même marche vers l’Ouest qu’Attila, Tamerlan et tant d’autres inconnus. Qui dit civilisés dit anciens barbares, c’est-à-dire bâtards des aventuriers de la nuit, c’est-à-dire ceux que l’ennemi (Romains, Grecs) corrompit. Expulsées des rives du Pacifique et des pentes de l’Himalaya, ces « grandes compagnies », infidèles à leur mission, se trouvent maintenant face à ceux qui les chassèrent aux jours pas très lointains des Invasions.

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André Breton : La dernière grève

Texte d’André Breton paru dans La Révolution surréaliste, n° 2, 15 janvier 1925

C’est sans doute au sujet du travail que se manifestent les plus sots préjugés dont soit imbue la conscience moderne, au sens collectif du mot. Ainsi les ouvriers, excédés à bon droit du sort inférieur qui leur est fait, se fondent généralement pour affirmer leur droit de vivre sur le principe même de leur esclavage. Au nom du sacrifice individuel qu ils consentent, qu’ils luttent de ci de là pour obtenir une légère atténuation de leur peine, selon moi c’est trop peu, en vérité. A leurs grands maux, bien sûr ils n appliquent pas assez les grands remèdes des révolutions. Mais la convention sociale dont ils sont de naissance les prisonniers les plus surveillés leur a fait une âme de misère. Ils se recommandent trop volontiers de leur capacité de travail, par un de ces détours élémentaires qui, dans sa réflexion sur lui-même, conduit l’homme à s’exagérer la valeur de ce qu’on méconnaît en lui. Si paradoxal que cela puisse paraître, ils cultivent de façon quasi-religieuse l’idée du travail. C’est à croire que par là, comme tous les autres, ils éprouvent le besoin de donner la mesure de leur désintéressement. Il n’est pas jusqu’à la dureté du travail qui ne confère à ceux qu’il courbe le plus le maximum d’autorité. Dans les confédérations les voix qui l’emportent ne sont-elles pas aujourd’hui celles du Bâtiment, de la Terrasse, des Métaux ? Toutes proclament le caractère sacré du travail et tendent à l’exalter d’autant plus que ce travail est plus matériel.

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André Priore : En Algérie (mars 1965 – automne 1965). Lutte des classes et syndicalisme

Article d’André Priore paru dans La Révolution prolétarienne, n° 208, octobre 1965, p. 16-18.


Depuis la déposition de Ben Bella par la fraction bureaucratique hétérogène que conduit Boumedienne, les luttes ouvrières en Algérie – qui s’expriment avant tout dans l’action syndicale – n’ont fondamentalement pas changé de nature. Les congrès syndicaux qui se sont tenus depuis le 19 juin ne sont pas qualitativement différents des congrès antérieurs, du moins de ceux qui ont suivi le « congrès-pilote » des cheminots algériens (juin 1964). Pendant un an, jusqu’en juin 1965, la lutte des classes a connu ses développements les plus conscients lors des congrès syndicaux, au niveau des A.G. d’usines et de fermes, des U.L., des U.R. mais surtout à celui des fédérations corporatives ainsi que de la Centrale elle-même (fin mars 1965). En l’absence d’un parti d’avant-garde du prolétariat des villes et des campagnes (ce dernier étant numériquement le plus important), c’est le mouvement syndical qui joue, dans l’Algérie révolutionnaire d’aujourd’hui, l’Algérie des ouvriers et des paysans pauvres, le rôle de canalisateur de la pression des masses.

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Raymond Guilloré : L’Algérie et le socialisme. Une conférence à Paris de Mohammed Boudiaf

Article de Raymond Guilloré paru dans La Révolution prolétarienne, n° 190, février 1964, p. 20.

Le 27 janvier Mohammed Boudiaf a parlé à Paris devant un auditoire composé en majorité d’étudiants français. La réunion était organisée par le C.I.D.R.A. (Comité International de Défense des Révolutionnaires Algériens). Car dans cette Algérie en pleine révolution, les révolutionnaires ont déjà besoin d’être défendus. Boudiaf en est une des figures les plus représentatives. Ancien compagnon de captivité de Ben Bella, il n’est plus d’accord avec son frère de combat et de geôle. Animateur du Parti de la Révolution Socialiste, il l’attaque, pourrait-on dire, sur la gauche. Ben Bella l’a fait emprisonner, puis expulser de son pays.

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Abu Chenaf : L’Algérie est-elle libre ?

Article d’Abu Chenaf paru dans La Révolution prolétarienne, n° 200, janvier 1965, p. 20-23.

Le Monde, qui fait souvent assaut de complaisance à l’égard du régime de B.B., avec l’Humanité et aussi avec certains milieux catholiques algériens (je ne dis pas avec La Croix qui est au contraire un des rares journaux à donner de temps en temps quelques informations intéressantes sur l’opposition benbelliste) a tout de même signalé dans son numéro du 29-30 novembre 1964 que d’après Révolution et Travail, la situation sociale serait mauvaise dans le Sud algérien. Il ne m’a pas été possible de me procurer le numéro de l’organe de l’U.G.T.A. où a paru cette nouvelle (qui est d’ailleurs valable pour toutes les régions de l’Algérie).

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Samira Fellah : Les ennemies du FIS

Textes parus dans Inprecor, n° 344, du 17 au 30 janvier 1992, p. 3-6


Alors que les résultats du premier tour des élections législatives n’ont fait que confirmer le rôle croissant du Front islamique du salut (FIS) sur la scène politique algérienne et l’effondrement du Front de libération nationale (FLN) au pouvoir, le président Chadli a présenté sa démission, le Il janvier 1992, et annoncé la dissolution de l’Assemblée populaire.

Il s’agit d’un coup d’Etat, fomenté par les militaires, qui met en veilleuse le processus démocratique, entamé sous la pression des émeutes d’octobre 1988.

Notre correspondant, Chawki Sahli, nous livre ses premières analyses.

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Decolorise it ! Arrêtons de tout voir en couleur

Article de Juliane Karakayalı, Vassilis S. Tsianos, Serhat Karakayalı et Aida Ibrahim paru dans Timult, n° 9, mars 2016, p. 22-27

Ces dernières années, en Allemagne, l’accueil réservé aux approches critiques de la blanchité (Critical Whiteness) tend à saboter les luttes antiracistes.

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Algérie. Le prix d’un échec : interview de Mohammed Harbi

Interview de Mohammed Harbi réalisée par Salah Jaber (Gilbert Achcar) et Sophie Massouri pour Inprecor, n° 333, du 21 juin au 4 juillet 1991, p. 6-8


Le nouveau Premier ministre algérien, Sid Ahmed Ghozali, a annoncé, le 18 juin 1991, la composition de son gouvernement, composé essentiellement de technocrates et sans la participation significative d’aucune autre formation politique en dehors du Front de libération nationale (FLN).

Mohammed Harbi est historien* de la révolution algérienne, à laquelle il a participé activement. Militant du FLN avant l’Indépendance, Mohammed Harbi a occupé des fonctions gouvernementales sous la présidence d’Ahmed Ben Bella (dans le cabinet civil du ministère des Forces armées en 1959-60 ; comme ambassadeur en Guinée en 1961 ; en tant qu’expert aux premières négociations d’Evian en 1961 ; comme secrétaire général du ministère des Affaires étrangères en 1961-62 ; puis, comme conseiller à la présidence de la République entre 1963 et 1965 ). En 1965, il s’est opposé au coup d’Etat d’Houari Boumédiene et a été emprisonné pendant cinq ans, puis en résidence surveillée et exilé. lnprecor l’a rencontré pour recueillir son point de vue sur les origines de la crise actuelle qui secoue l’Algérie.

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Chawki Salhi : Algérie. Entre la mosquée et la caserne

Article de Chawki Salhi paru dans Inprecor, n° 334, du 5 au 18 juillet 1991, p. 3-5.

Au lendemain de l’arrestation d’Ali Belhadj, tribun vénéré des jeunes révoltés des quartiers les plus populaires d’Alger, et d’Abassi Madani, porte-parole et président du Front islamique du salut (FIS), le 30 juin 1991, les intégristes étaient prostrés. Ces personnages quasi mythiques, qui menaçaient de « guerre sainte » et traitaient d’égal à égal avec le régime, pouvaient donc être arrêtés par de simples mortels en uniforme de gendarme sans que le ciel ne tombe sur la tête de Chadli. Épuisés par leurs assauts dispersés et minoritaires à travers les quartiers d’Alger, ébranlés par la mise en cause publique d’Abassi, « danger pour l’islam et le pays », lors d’une interview télévisée de membres du Majliss al Choura (1), isolés dans l’opinion publique qui aspire au retour au calme ne voyant aucune issue à la crise, les intégristes sont incapables de riposter et leurs appels à la « guerre sainte » ne sont suivis à Annaba, Mostaganem, M’sila et dans le quartier de Bachdjarah à Alger que de manifestations peu nombreuses et sans efficacité militaire aucune. Les secteurs les mieux préparés ont été démantelés par des perquisitions et des arrestations, comme lors des affrontements du 29 juin au soir à Bel court, quartier d’Alger baptisé « Kaboul » par les islamistes, fief des radicaux du groupe Takfir Oual Hidjra.

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Albert Camus chez les travailleurs du Livre

Article paru dans La Révolution prolétarienne, n° 123, janvier 1958, p. 23-24.

Samedi 21 décembre, à la Bourse du Travail (avenue Turbigo), invité par le Cercle d’Études syndicales des Correcteurs, Albert Camus a parlé des rapports de l’écrivain et des travailleurs de l’imprimerie, devant deux cents compagnons, parmi lesquels de nombreux correcteurs bien sûr, mais aussi des linotypistes, des typographes, des mécaniciens, des rotativistes, des clicheurs et des photograveurs.

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À contretemps : Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers

J’ai le plaisir d’annoncer la publication dans La Révolution prolétarienne (n° 805, juin 2019) de ma note de lecture au sujet du livre d’À contretemps, Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers, suivi de Douze écrits « anti-politiques » de Gustav Landauer (Paris, éditions de l’éclat, 2018).

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Chawki Salhi : Algérie. Qu’est-ce que l’intégrisme ?

Article de Chawki Salhi paru dans Inprecor, n° 345, du 31 janvier au 13 février 1992, p. 9-10


Né d’abord dans la petite bourgeoisie, parmi des intellectuels issus de milieux populaires et des petits commerçants, soutenu par des secteurs traditionalistes de la moyenne bourgeoisie, l’intégrisme s’est développé comme phénomène de masse en Algérie, lorsqu’il est devenu un refuge pour nombre de marginalisés et de déshérités des zones urbaines qui, en l’absence d’un parti ouvrier de masse, croyaient rejoindre le parti de la contestation sociale, le plus radical contre le régime de l’oppression.

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Algérie : Les femmes face aux intégristes

Entretien avec Samira Fellah par Djamila Ben Saïd paru dans Inprecor, n° 305, du 23 mars au 5 avril 1990, p. 20-22

Le 8 mars dernier, 30 000 femmes ont manifesté dans les principales villes d’Algérie, à l’appel de nombreuses associations de femmes. Les femmes algériennes exigent l’abolition du Code de la famille, le droit des femmes à l’instruction et au travail, la citoyenneté à part entière. Elles entendent aussi riposter aux attaques des intégristes dont elles sont la principale cible. lnprecor a rencontré Samira Fellah, membre du Parti socialiste des travailleurs (PST) algérien et de l’Association pour l’émancipation des femmes, pour parler de la situation des femmes en Algérie et des perspectives pour le mouvement des femmes algériennes.


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Algérie : crise sociale et « ouverture »

Entretien de Chawki Salhi avec Erdal Tan paru dans Inprecor, n° 305, du 23 mars au 5 avril 1990, p. 17-20.

Des élections municipales auront lieu en juin prochain en Algérie ; l’équipe du président Chadli Bendjedid entend ainsi enrayer le mécontentement social sans mettre en danger son pouvoir, ni les réformes libérales en cours. Le Parti socialiste des travailleurs (PST), récemment légalisé, joue un rôle important dans le mouvement démocratique algérien, en se battant aussi bien contre les plans d’austérité gouvernementaux que contre les intégristes islamiques. Son porte-parole, Chawki Salhi, fait le point sur la situation dans son pays.


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Le procès de Blida

Article paru dans Programme communiste, n° 84-85, octobre 1980-mars 1981, p. 6-8.

Solidarité avec les condamnés de Blida !

Après des aveux arrachés sous la torture et un simulacre de procès, cinq militants et contacts de notre organisation viennent d’être condamnés par le tribunal militaire de Blida à des peines de 3 à 10 ans de prison. Il s’agit de Mohamed Benssada, Rabah Benkhellat, Abdelmalek Kendour, Ali Akkache et Mohamed Naaman. Nous saluons ces jeunes révolutionnaires qui, malgré deux années de détention au secret entre les mains de la Sécurité militaire algérienne, n’ont pas hésité à revendiquer avec courage leurs idées face à ceux qui s’apprêtaient à les condamner.

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Pierre Naville : Note sur l’histoire des conseils ouvriers

Article de Pierre Naville paru dans Arguments, n° 4, juin-septembre 1957, p. 1-4.

Les jeunes camarades se sont intéressés à l’action des Conseils ouvriers dans les événements de Pologne et de Hongrie depuis octobre 1956, et depuis quelques années en Yougoslavie. Mais pourquoi s’imaginent-ils que l’apparition de tels Conseils est un fait absolument nouveau ? Et pourquoi font-ils souvent à leur sujet de la métaphysique au lieu d’étudier avec soin leur rôle, les transformations de leurs fonctions, les résultats de leur activité, etc… ?

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Mohamed El Djerah : Le rôle de Messali Hadj et du M.N.A.

Article de Mohamed El Djerah paru dans La Révolution prolétarienne, n° 143, novembre 1959, p. 14-16


Dans la « R. P. » de juillet-août 1959, le camarade Louzon a publié un article sous le titre « Requête à Messali Hadj« .

Tout d’abord, il a rendu hommage au Président du M.N.A. en des termes pleins de sympathie et de grandeur. Il faut le dire, il peint admirablement bien l’ouvrier et le dirigeant courageux qui a consacré sa vie entière au service des travailleurs algériens et à leur éducation.

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Abderrahman

Article paru dans l’Encyclopédie des nuisances, n° 6, février 1986, p. 128-129.

C’est sous le long règne d’Abderrahman III que le califat de Cordoue connut au Xe siècle son éclat le plus brillant. Les chroniques nous rapportent qu’il sut maintenir la puissance omeyade contre les princes chrétiens et ses rivaux musulmans, et qu’au cours de cette vie généreusement risquée, il protégea les arts et les sciences et fonda la célèbre école de médecine de Cordoue.

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Doit-on se sacrifier pour la grandeur de la France ?

Article paru dans Pouvoir Ouvrier, n° 2, janvier 1959, p. 1-3.

Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la libération et tous les partis ont adopté comme programme la grandeur, la puissance et l’indépendance de la France. Ils ont échoué. De Gaulle va peut-être réussir si les ouvriers le laissent faire.

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Guy Germinal : Complot clérical et combat laïque

Article de Guy Germinal paru dans Noir et Rouge, n° 15-16, printemps-été 1960, p. 1-32

AVANT-PROPOS

L‘historien Michelet, plusieurs fois cité, écrivait : « La liberté du catholicisme dans un gouvernement républicain est uniquement et simplement la liberté de conspiration. »

Il peut sembler paradoxal que la bourgeoisie conspire au sein de son propre régime alors que les représentants de la classe ouvrière en sont réduits bien souvent à lutter pour une « légalité ». Le problème se résume à savoir si l’idéal révolutionnaire peut mieux se développer dans les masses au sein d’un régime de liberté qu’au sein d’un régime de dictature…

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Martine Vidal : La laïcité de l’école publique

Article de Martine Vidal paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 28, juillet-août 1959, p. 80-82

C’est la bourgeoisie qui, à la fin du XIXe siècle, a imposé la laïcité de l’enseignement public, parmi une série d’autres réformes anticléricales, à un moment où l’Eglise représentait pour elle un adversaire politique. Depuis, l’Eglise a évolué ; toujours au service de la classe dominante, elle est maintenant au service de la classe bourgeoise. L’anticléricalisme de la bourgeoisie s’est éteint et la laïcité de l’école publique est de nouveau mise en question.

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Edgar Morin : La révolution coloniale. III La révolution algérienne et la gauche française

Article d’Edgar Morin paru dans Arguments, 2e année, n° 10, novembre 1958, p. 27-31.

Que l’on s’entende bien. Je suis internationaliste et non nationaliste. Je ne respecte pas le nationalisme algérien comme un nationaliste éclairé respecterait un nationalisme étranger, légitime comme le sien propre. Au fait, je ne respecte rien. Ce qui mérite d’être reconnu et défendu, dans le nationalisme algérien, c’est la revendication à la dignité et l’égalité de 8 millions d’êtres humains, et c’est la condamnation d’un système colonial et raciste.

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Paul Gilroy : Black Fascism

Article de Paul Gilroy paru dans Transition, No. 81/82 (2000), p. 70-91


In 1938 C. L. R. James wrote that « all the things that Hitler was to do so well later, Marcus Garvey was doing in 1920 and 1921. He organized storm troopers, who marched, uniformed, in his parades, and kept order and gave colour to his meetings. » James later abandoned this prewar analysis, but his words evoke controversial questions about Garvey’s Universal Negro Improvement Association (UNIA). Did Garvey’s ideology of race consciousness incline him toward fascism ? Or was his sympathy for European dictators grounded in their practical achievements, as with his enthusiasm for Napoleon ? More important, was Garvey’s militaristic leadership kindred to the techniques of rule fascists developed in Italy and Germany ?

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André Adam : Chronique sociale et culturelle (Algérie)

Extrait de l’article d’André Adam, « Chronique sociale et culturelle »,  paru dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord, Vol. 3, 1964, p. 184-188

4. – LE PROBLEME DE LA FEMME

Encore un débat qui n’est pas près de s’achever ! N’allons pas nous imaginer que, dans cette affaire de l’émancipation de la femme algérienne, tous les vieux soient contre et tous les jeunes pour. Les choses ne sont pas aussi simples. L’Union algérienne des centres de vacances a organisé à Alger une série de débats entre lycéens des classes de seconde, première et terminales sur le problème de la « mixité », dont le compte rendu a paru dans Alger républicain des 18 à 21 février. Nombre de ces jeunes gens sont fort lucides. Il faut, dit l’un, pour que la mixité soit possible, « une reconversion des esprits et de la mentalité ».

Nous sommes nous-mêmes marqués par le passé, dit un autre, nous sommes tous des hypocrites et nous nous gargarisons de grands mots, mais, dès que nous sommes avec une femme, nous la considérons comme un simple instrument de plaisir. Certains veulent appliquer rigidement les « principes de l’Islam » : le voile est une nécessité, le supprimer, c’est « ouvrir la porte à la débauche ». « C’est la religion qui nous retient, répond un autre, comme un boulet retient un forçat… Il faut réhabiliter la femme aux yeux de l’homme… Il faut un changement total de notre conduite envers les filles »… Nous devons comprendre que plus que jamais la femme est nécessaire pour donner un supplément d’âme, de cœur à notre société ».

Dans le « courrier des lecteurs » des divers journaux continue de se déverser l’indignation des puritains contre les filles fardées, aux ongles teints et aux jupes courtes, qui sortent avec les garçons et dansent le twist et le rock-and-roll (A les lire, le « twist » serait la grande occupation de  la jeunesse algérienne). Ils trouvent des contradicteurs, cela va de soi. Mais ce qui retient davantage l’attention de l’observateur, ce sont les nombreuses lettres de jeunes filles et de jeunes femmes qui sortent pour travailler au lycée, au magasin ou au bureau, et qui ne peuvent faire cent mètres seules dans la rue sans être harcelées par des hommes (qui ne sont pas tous des jeunes gens, ajoute l’une). Les « dragueurs » paraissent être légion sur les trottoirs d’Alger [9].

Autre aspect de la crise à laquelle donne lieu l’évolution de la femme, le problème du mariage. Beaucoup de jeunes filles sont données en mariage – « vendues » serait plus exact, car le père touche la dot, – contre leur gré. « Laissez-nous choisir », s’écrient des lycéennes dans l’hebdomadaire Jeunesse (13-11), qui rapporte plusieurs cas de suicide ou de tentatives de suicide. Selon Alger républicain (14-2), 175 Algéroises auraient tenté de se suicider depuis un an pour  échapper au mariage imposé par leur famille.

 

Une proposition de loi présentée par Mme Fatima Khemisti, veuve du Ministre des affaires étrangères assassiné, et votée par l’Assemblée nationale, a fixé un âge minimum du mariage, 16 ans. Mme Khemisti, dans une interview à Jeunesse (13-11), déclare qu’elle aurait souhaité que cet âge fût le même que celui de la majorité civile, « étant donné que la capacité de contracter mariage requiert la même maturité d’esprit que le droit de vote ». Elle a reculé devant les préjugés qu’elle aurait dû affronter. Un des articles les plus importants de la nouvelle loi est l’article 3 qui exige formellement le consentement des deux époux ou de leurs représentants légaux et officialise l’acte de mariage puisqu’il doit être transcrit sur les registres de l’état-civil. Cette disposition devrait mettre fin aux mariages bel fatha, qui permettent tous les abus. Mme Khemisti ne se fait pas d’illusion : « vu les structures sociales existantes »,  ce douloureux problème n’est pas encore résolu. Les femmes ont des droits – théoriques, – elles doivent maintenant « œuvrer pour la création d’un climat qui permette l’exercice des droits qu’elles possèdent ».

 

Le divorce donne lieu également à des situations de grande inégalité entre l’homme et la femme. Révolution africaine a publié sur le sujet une enquête d’un vif intérêt (26-12-64 et 2-1-65), menée auprès de magistrats algériens. En attendant la promulgation de nouvelles lois, la matière est régie par le droit coranique (rite malékite) et par les textes français : ordonnance du 4 février et décret du 17 septembre 1959. Ceux-ci apportent au droit musulman un correctif considérable : « Le mariage n’est dissous que par décision de justice », ce qui supprime la simple répudiation. Mais le mariage peut être dissous « quand le juge, saisi de la volonté unilatérale du mari de dissoudre le mariage, prononce cette dissolution », alors que la volonté unilatérale de la femme n’est pas un motif valable de divorce. Le pouvoir des juges est donc immense. Certains déboutent systématiquement les demandes injustifiées ; d’autres, au contraire, respectueux du droit musulman, considèrent qu’en matière de divorce la volonté du mari demeure souveraine. Les magistrats ne voient pas de contradictions ni d’incompatibilités entre système musulman et système français et estiment possible une législation spécifiquement algérienne « qui puiserait son inspiration aux sources mêmes de l’Islam sans pour autant sacrifier les concepts modernes introduits en Algérie par les textes de 1959 ».

Mais il y a, selon la même enquête, un grand décalage entre la loi et son application. Bien que les répudiations soient interdites, elles continuent et paraissent bien être aussi nombreuses, sinon plus, que les divorces judiciaires. Il y a aussi les séparations de fait, les abandons de famille. La femme ignore ses droits, elle répugne encore à porter plainte. Quand la justice est saisie, elle est lente. La femme se décourage, surtout si elle est pauvre. Même quand il y a divorce, les pensions ne sont pas souvent payées : « C’est dans tous les pays pareil, dit une assistante sociale. Si l’époux ne veut pas payer, il ne paie pas ». On le met en prison, « çà ne donne pas à manger aux enfants », etc. Sociologiquement, la femme reste en situation de faiblesse.

Les dissolutions de mariage, légales ou non, ont augmenté depuis l’indépendance. Le grand branle-bas de la guerre y est pour quelque chose et aussi l’exode des ruraux vers les villes. Presque tous les juges interrogés par l’enquêteur estiment que le nombre des divorces s’accroît « à mesure que l’on descend l’échelle sociale ». Il est aussi plus élevé dans les villes que dans les campagnes. Ici, la pression de l’opinion publique, de la famille, du village, de la tribu fait souvent reculer l’homme devant une répudiation injustifiée. Là, le couple est le plus souvent séparé de la famille et perdu au milieu d’inconnus, d’indifférents qui n’exercent sur lui aucune influence.

Le nombre des divorces demandés par les femmes augmente, dans les villes du moins, ce qui prouve que la femme commence à connaître ses droits. Mais, elle est encore en état d’infériorité, sauf si elle travaille et n’a pas d’enfant. Sinon, elle doit être assurée, pour demander le divorce que la famille est prête à la recueillir et à l’entretenir. Le mari peut obtenir la séparation s’il démontre que sa femme est coupable d’inconduite notoire. Certains juges acceptent trop aisément des «preuves» telles que : « on l’a vue dans la rue avec un homme ». Ici non plus, la partie n’est pas égale.

« C’est en fait l’enfant qui est condamné », conclut l’enquêteur. Et le juge des enfants estime que 9 sur 10 des jeunes délinquants ont eu à souffrir du désaccord ou de la séparation des parents.

Le nombre des divorces augmente particulièrement chez les jeunes couples, entre 18 et 25 ans. C’est que, explique un juge, dans le système traditionnel, l’homme seul exprimait sa volonté de dissoudre le mariage. Aujourd’hui, avec le « modernisme », une deuxième volonté, celle de la femme, peut se manifester. Les jeunes couples qui divorcent sont moins des couples à l’européenne que des couples « à cheval » sur le mode de vie européen et le mode traditionnel. Le « modernisme » affiché du mari ne résiste pas longtemps aux revendications de la jeune épouse. Et celle-ci, qui a été élevée en vase clos et brusquement « émancipée », n’est pas toujours à la hauteur de ses toutes fraîches responsabilités.

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En dépit des cris d’alarme – et des coups de frein – des conservateurs, les responsables continuent de prôner la libération de la femme, sans se faire d’illusions pour autant sur l’aridité de la tâche. Le programme du F.L.N. (16 avril 1964), après avoir rappelé sur ce point les principes affirmés dans le programme de Tripoli, ajoute : « Le parti ne peut se limiter à de simples affirmations, mais doit rendre irréversible une évolution inscrite dans les faits en donnant aux femmes des responsabilités en son sein. Mais aujourd’hui encore le poids du passé risque de freiner l’évolution dans ce sens. Il faut réaffirmer ces principes essentiels… cette action devant nécessairement être longue, étant donné le niveau actuel de la société algérienne ». La charte d’Alger veut « inscrire dans les faits l’égalité de l’homme et de la femme ».  Pour cela, « la femme algérienne doit pouvoir participer effectivement à l’action politique et à la construction du socialisme en militant dans les rangs des organisations nationales et en y assurant des responsabilités ». Le président Ben Bella reprenait ce thème dans son discours au congrès du F.L.N. : « Il ne s’agit pas pour nous de mettre seulement la femme sur un pied d’égalité avec l’homme sur le plan du droit, il faut aussi et surtout la faire participer pleinement à tous les aspects de la vie… L’U.N.F.A (Union nationale des femmes algériennes) doit… devenir une force vivante, animée par des militantes jeunes, des travailleuses de la campagne et de la ville à la lutte systématique contre les préjugés sociaux qui tendent à faire de la femme un être mineur ».

Nous ne savons pas si cela changera, mais il ne semble pas que jusqu’ici les hommes, même les « révolutionnaires conscients », aient fait beaucoup d’efforts pour appeler et admettre à leurs côtés des femmes dans les organisations politiques et syndicales. M. Amar Ouzegane (R.A., n° 98) déplore « avec amertume » l’absence de femmes dans les congrès ouvriers et dans les directions élues, dans la commission exécutive des étudiants et même dans les cellules du Parti, certaines, à Alger même, ayant refusé de les admettre. A Oran, on a créé des cellules de femmes. Dans toute l’Algérie, on ne trouve qu’une seule femme élue à un comité de gestion. L’U.N.F.A elle-même ne semble pas réunir des foules. La presse annonçait comme un succès que 300 femmes participent le 25 juin au meeting d’EI-Biar, à Alger.

« Les militantes jeunes « , dont parlait M. Ben Bella, devraient avoir plus d’enthousiasme et se libérer plus aisément du poids du passé. Si l’on en juge par la lettre publiée dans le n° 3 du Jeune algérien, organe central de la jeunesse du F.L.N., on serait bien loin du compte : « Pourquoi la jeune fille du F.L.N. n’existe-t-elle pas ? » demande cette militante. « Que veut dire l’absence… de celles qui connaissent la J.F.L.N. et qui n’y sont plus ? » Et l’absence de toutes celles qui n’y sont jamais venues et n’en manifestent pas la moindre envie ?

L’auteur de la lettre ne donne pas de réponse à ses questions. Faut-il en chercher une dans ce que EI-Djeïch, l’organe de l’A.N.P., dénonce dans son n° 13 (mai 64) comme « le poison hebdomadaire », c’est-à-dire la presse du cœur ? « En pays capitaliste, cette presse très spéciale, écrit le rédacteur, répond à un objectif précis des classes exploiteuses : détourner les femmes de prolétaires du combat de la classe ouvrière en répandant chez elles une conception  du monde n’ayant aucun rapport avec la réalité ». L’enquête menée par le  journal montre qu’une seule agence de messageries d’Alger diffuse 60 000 exemplaires de cette presse par semaine. « Il est permis de supposer que la diffusion pour le pays atteint au minimum le double ». Et de demander l’interdiction de cette presse. Mais les « femmes de prolétaires » ne sachant pas lire, on doute que ce soit la raison pour laquelle les Algériennes ont si peu de goût pour « militer ».

 


[9] Voir l’article de Rachid BENATTIA, dans Révolution africaine du 13 juin 1964.
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André Adam : Chronique sociale et culturelle (Algérie)

Extrait de l’article d’André Adam,  « Chronique sociale et culturelle », paru dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord, Vol. 3, 1964, p. 176-180.


2. – LA RELIGION

 

De tous les débats engagés depuis l’indépendance sur l’Algérie nouvelle, sur « la personnalité algérienne » et sur « la culture algérienne », l’Islam n’a jamais été absent. Mais l’année 1964 se caractérise par une réaction religieuse particulièrement vive, trop profonde et trop forte en tout cas pour que le régime ait voulu courir le risque de la cantonner dans l’opposition.
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Trends in Arab Thought: An Interview with Sadek Jalal al-Azm

Entretien de Sadik Jalal al-‘Azm par Abu Fakhr, Journal of Palestine Studies, Vol. 27, No. 2 (Winter, 1998), p. 68-80.

Abu Fakhr: You have stated that one of the errors of the Left was that it neglected the importance of civil society, democracy, human rights, secularism, and so on. At present, many are giving up the mantle of Marxism and enlisting in the ranks of the secularists as though they believed secularism could serve as a shield against religious fundamentalism [salafiyya]. Where do you believe we are headed in the near future?

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Sadik Jalal al-‘Azm : Palestinian Zionism

Article de Sadik Jalal al-‘Azm paru dans Die Welt des Islams, Nr. 1/4 (1988), p. 90-98.


A basic maxim of Marxist socio-political analysis states that similar infrastructural conditions tend to produce similar superstructural phenomena. Some of us who have been in close and protracted contact with the Palestine Liberation Organization (PLO), (particularly with its political militants, higher cadres and more outspoken ideologues), certainly have sensed something of the importance of this maxim, not as an abstract principle but as a concretely lived series of organically developing situations, ideas and experiences. I am referring, here, to the Palestinian comparisons drawn between the modern Jewish and Palestinian diasporas and the superstructural (particularly political) phenomena generated by them.